Livres

Hervé Le Tellier : la littérature est un jeu d’enfant

Prix Goncourt 2020 pour L’Anomalie, qui vient de paraître en anglais, Hervé Le Tellier est l’auteur de 38 romans, pièces de théâtre et livres de poésie. Traduit aux Etats-Unis depuis 2011 (La Chapelle Sextine, Je m’attache très facilement, Assez parlé d’amour, Electrico W...), cet ancien mathématicien et journaliste scientifique est le nouveau président de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) dont il est membre depuis 1992.
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© Francesca Mantovani/Gallimard

En un an, l’oulipien Hervé Le Tellier est devenu un phénomène d’édition. Un million d’exemplaires vendus, quarante traductions et des cessions dans de nombreux pays, ainsi qu’un projet de série en cours d’écriture avec le diplomate et auteur Antonin Baudry, fondateur de la librairie française Albertine à New York. Depuis L’Amant de Marguerite Duras en 1984, aucun prix Goncourt n’avait remporté un tel succès. « L’Anomalie est à la fois drôle et estampillé littéraire grâce à la collection Blanche de Gallimard », avance le romancier, installé dans le bureau de son appartement de Montmartre, son point d’ancrage quand il n’est pas dans un train, un avion ou dans sa maison de la Drôme. « Je voulais écrire un roman distrayant au sens noble du terme : je l’ai construit pour que le lecteur ait du plaisir, en jouant avec les codes des best-sellers américains de Stephen King et Michael Crichton, sans pour autant m’en moquer. »

Rarement un livre aura aussi bien porté son titre. Formellement ambitieux et diaboliquement efficace, ce roman à contraintes discrètes qui mêle la métaphysique, la science et la littérature populaire est une anomalie dans le paysage littéraire français. L’intrigue, qui met en scène onze personnages, est une expérience de pensée qui repose sur l’hypothèse du philosophe suédois Nick Bostrom : et si nous vivions dans une simulation informatique généralisée ? Le 21 mars 2021 (un léger décalage dans le futur par rapport au temps de l’écriture), un Boeing 787 d’Air France, parti de Paris, se pose à New York après avoir essuyé une violente tempête. A bord, se trouvent un tueur à gages, une star de la pop nigériane, une chef monteuse et un écrivain français confidentiel, Victor Miesl, traducteur de Gontcharov et de polars américains à succès. Un mois après son retour à Paris, il se suicide en laissant un traité fiévreux intitulé L’Anomalie, du « Jankélévitch sous LSD ». Trois mois après les faits, le même avion, transportant les mêmes personnes, se pose en catastrophe sur une base du New Jersey. Convoqués par les autorités américaines, un probabiliste et une topologue sont sommés de donner leur avis sur cette anomalie ou distorsion.

Le goût de l’Amérique

C’est en écrivant une nouvelle où un personnage était confronté à son double qu’Hervé Le Tellier a eu l’idée de cette histoire qui se noue dans le vol Paris-New York AF006 : « Ce vol est symbolique pour un Français de ma génération qui a vécu son adolescence dans les années 1970-1980, mais il n’est plus central sur la carte du monde. Je l’ai utilisé comme un jeu avec mes propres souvenirs et l’imagerie américaine. » Grand lecteur depuis l’enfance, comme il le raconte dans Toutes les familles heureuses, Hervé Le Tellier avoue un tropisme ancien pour l’Amérique et une proximité avec la langue anglaise : « J’ai beaucoup lu Philip Roth, Richard Ford, Jim Harrison, toute une génération qui commence à disparaître. Entre cinq et neuf ans, j’ai vécu en Angleterre, j’ai changé de langue. L’anglais a été une langue maternelle dans laquelle je pouvais rêver mais pas compter, donc je ne suis pas vraiment bilingue. Mais si je suis plongé dans un environnement anglophone, ça revient. »

A l’adolescence et jusqu’à ses 22 ou 23 ans, il dévore la science-fiction américaine : Isaac Asimov, Fredric Brown et Daniel Keyes, l’auteur de Des fleurs pour Algernon. Féru de roman noir, l’un des nombreux genres littéraires avec lesquels il joue dans L’Anomalie, il se passionne aussi pour Raymond Chandler, David Goodis et Mickey Spillane. Au début des années 1980, il est serveur dans un restaurant français de Manhattan, La Bonne Soupe, et travaille pendant un mois dans un bar gay. « C’était avant le sida, j’étais français et le gars le plus sympa du bar, on se moquait de moi parce que j’étais le seul hétérosexuel. » Mathématicien de formation, il fait même un bref remplacement à Berkeley, en théorie des nombres. « Les mathématiques sont un langage mondial, j’ai eu besoin d’apprendre un seul mot : hence, donc. »

Dans les pas de Queneau à l’Oulipo

Publié en France depuis Sonates de bar en 1991, auteur prolifique de romans, de poésie et de théâtre, il entre l’année suivant à l’Oulipo, un groupe de « mathématiciens et littérateurs », fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, qui cherche à faire avancer la littérature en inventant des contraintes (écrire sans utiliser la lettre « e », par exemple). Il y trouve une famille, des « complicités fortes », un même rapport à la langue. « Quand j’ai été invité d’honneur, avant d’être coopté, je me suis rendu compte que je partageais toutes les références des gens autour de la table. A quinze ans, j’ai séduit une fille en lui écrivant quinze ou vingt invitations à dîner de manière différente : elle m’a offert Exercices de style de Queneau, qui venait de sortir en poche. Perec est venu plus tard. J’ai découvert La Disparition vers 19 ou 20 ans et j’ai commencé Les Choses en arrivant à l’Oulipo. Nous partageons le goût des blagues de mauvais goût, des contrepèteries, ça vient de l’enfance. Les enfants découvrent qu’on peut parler en alexandrins, ça les fait rire. Ensuite, on reste joueur ou pas. Je le suis resté. »

S’il fallait trouver le ciment d’une œuvre en apparence disparate, ce serait sûrement ce goût du jeu, contrepoint de la nostalgie : « Les deux vont de pair. La nostalgie crée du pathos, de la tristesse. Le jeu crée un effet de distanciation et des chemins que ne ferait pas suivre la nostalgie. J’ai aussi un rapport fort à la mémoire, j’ai eu l’idée de mon prochain livre en regardant mon mur, à la campagne, sur lequel est écrit le nom d’un jeune homme de vingt ans, un résistant, mort en 1944. » Comme Perec et d’autres oulipiens, Hervé Le Tellier aime les listes. « C’est une manière de ne pas ranger les choses et si on ne les range pas, elles apparaissent comme infiniment logiques. » Encore une anomalie.

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L’Anomalie d’Hervé Le Tellier, Gallimard, 2020. 336 pages, 20 euros.


Article publié dans le numéro de novembre 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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