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Il était une fois… un sénateur en Amérique

Grand défenseur de la langue française aux Etats-Unis, le sénateur honoraire Jacques Habert est décédé début août à l’âge de 92 ans. Résistant, soldat et historien, il a dirigé le journal France-Amérique durant près de 20 ans.

Jacques Habert est de ces hommes qui marquent leur époque. Depuis l’après-guerre, l’ancien sénateur des Français de l’étranger a œœuvré pour ses compatriotes outre-Atlantique. Une vie aventureuse et généreuse qui lui vaut aujourd’hui les hommages de la République et le respect de la communauté. “Le sénateur Habert était un homme de grande culture et de conviction, un amoureux de la France et des Etats-Unis. Nous partagions le même engagement en faveur de l’enseignement du français dans le monde”, a salué la ministre des Français expatriés, Hélène Conway-Mouret.

L’éducation était l’une de ses grandes passions. Surveillant général et professeur d’histoire-géographie au Lycée Français de New York à la fin des années 40, le sénateur Jacques Habert était à l’origine de la création de l’Association nationale des écoles françaises de l’étranger (ANEFE), fondée en 1975 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. “C’est probablement la plus grande réussite de sa carrière”, souligne André Maman, ancien collègue et ami de longue date. “Tous les ministres de l’Education nationale lui ont d’ailleurs exprimé depuis leur profonde reconnaissance”.

Elu des Français des Etats-Unis en 1954, Jacques Habert a siégé près de cinquante ans à l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE). En 1969, il était devenu sénateur des Français établis hors de France, suite au décès de Henri Longchambon, dont il était le suppléant. Il multipliait les déplacements culturels et participait aux réunions des Alliances Françaises des Etats-Unis. “Il était très généreux de son temps et partageait volontiers son savoir, ses expériences et ses nombreux contacts”, se souvient son ancienne présidente, Jane Robert, qui a côtoyé cet “homme d’exception”, fondateur de l’Union des Français de l’étranger et de la Jeunesse française d’Amérique.

Au Sénat, Jacques Habert travaillait au réchauffement des relations franco-américaines. Il fut notamment chargé de préparer la visite de Georges Pompidou aux Etats-Unis. “Très populaire, il était respecté à Paris et considéré comme un arbitre. Il avait des amis à gauche, au centre et à droite”, assure André Maman. Les présidents de la haute assemblée et les parlementaires le consultaient régulièrement. “S’il était clairement de droite et gaulliste à mort, il refusait de faire de la politique politicienne”, ajoute l’ancien sénateur. Il restera non-inscrit jusqu’à la fin de son dernier mandat en 1998.

Réputé excellent orateur, Jacques Habert avait la parole facile et le verbe long. Ses discours enchantaient les auditoires. Au point qu’il avait parfois du mal à s’arrêter ! Malgré ses occupations, il était toujours resté proche de ses administrés. Ses talents de “beau parleur” et sa proximité du pouvoir impressionnaient aussi “les dames”. Entre deux avions, Jacques Habert menait une vie de bon vivant. Pris par sa fonction, le sénateur peina dès lors à maintenir l’unité familiale. Il finit par divorcer. Jamais remarié, il avait deux filles, Laurence et Catherine, et un fils, qui habite Washington.

Historien de cœur

Né le 26 septembre 1919, Jacques Habert avait l’âme courageuse. Engagé volontaire dans l’Armée de l’Air en 1939, il adhère en 1942 au mouvement de résistance, “Ceux de la Libération”, qui lui confie la direction d’un groupe dans la région parisienne. Dès le débarquement allié du 6 juin 1944, il rejoint le maquis de Sologne, où il commande le Corps Franc des Landes, en qualité de Lieutenant des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI). “Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il a gagné les Etats-Unis en avril 1945, via Casablanca au Maroc”, rappelle Alain Dupuis, président de la Fédération des Anciens Combattants Français. “Là-bas, il s’est entraîné sur des avions américains, non pas comme pilote mais comme navigateur, sur une base de l’US Air Force près de Montgomery dans l’Alabama”. Lieutenant de réserve démobilisé à Montréal au Canada, il appartenait à l’association militaire depuis 60 ans.

Pour services rendus à la Nation, Jacques Habert fut décoré de la Croix de guerre avec 3 citations (Etoile de Vermeil, Croix du Combattant, Croix du Combattant Volontaire de la Résistance). Commandeur de l’ordre national du Mérite, il fut le premier Français nommé officier dans cet ordre créé par le général de Gaulle en 1967. Des distinctions qui n’étaient pas pour lui déplaire. A la Mission militaire de Washington, il fut rédacteur du Courrier de l’Air, le journal des aviateurs français aux Etats-Unis. Il rencontra le héros de l’Aéropostale, Jean Mermoz, et l’écrivain volant Antoine de Saint-Exupéry. “Il avait une très bonne mémoire et connaissait les grandes batailles dans leurs moindres détails”, se souvient Jane Robert avec émotion.

Son attachement pour les racines françaises du Nouveau Monde a marqué aussi ce journaliste féru d’histoire. En 1964, Jacques Habert publia un livre qui fit grand bruit : La vie et les voyages de Jean de Verrazane. Il y rappelait sa thèse, soutenue en 1950 à l’université de Columbia, sur la découverte française de New York en 1524. “Jacques Habert a démontré que le navigateur florentin Giovanni da Verrazzano a le premier aperçu la baie de New York”, note le géographe Jean Bastié. “Tous les Américains pensaient alors que le site avait été découvert par l’Anglais Henry Hudson”. Envoyé par la France, Jean de Verrazane, qui était originaire de Lyon, baptisa la terre inconnue, “Nouvelle Angoulême”, en l’honneur du roi François 1er.

Après plusieurs décennies de recherches, les travaux de Jacques Habert étaient enfin reconnus. Les autorités new-yorkaises décidèrent même de donner au nouveau pont de la ville le nom de l’explorateur italien. Le 15 novembre 1964, le quotidien Daily News écrivait que Jacques Habert méritait le titre de “parrain” du pont Verrazzano, inauguré six jours plus tard entre les quartiers de Brooklyn et de Staten Island. En 1970, le sénateur français, membre élu de l’Académie de Marine, soutenait une nouvelle thèse, cette fois-ci à la Sorbonne, parue en 1993 sous le titre Verrazane. Quand New York s’appelait Angoulême. L’ouvrage fait depuis référence.

Le journaliste voyageur

Alors jeune professeur au Lycée Français de New York, Jacques Habert fut approché en 1953 par le consul général de France, Jean de Lagarde, qui souhaitait relancer le journal France-Amérique. Descendante de la Gazette Françoise, imprimée par l’armée de Rochambeau sur la frégate Neptune en pleine guerre d’Indépendance américaine, la publication gaulliste était née en 1943. Mais les lecteurs s’étaient fait rares. Soutenu par d’autres personnalités françaises, Jacques Habert prit la direction de l’hebdomadaire du 1111 Lexington Avenue. Grâce à lui, France-Amérique retrouvait sa vocation et sa popularité. Il restera à sa tête pendant 18 ans.

“Français des Etats-Unis, ce journal qui veut être votre reflet fidèle sera exactement ce que vous en ferez. Ralliez-vous autour de lui, créez le courant d’amitié qui le portera ! Si vous voulez bien accepter avec nous cette noble tâche, nous pourrons tous ensemble, faire vivre à New York un grand journal français qui sera digne de nous et digne de la France”, annonçait Jacques Habert dans son premier éditorial. La nouvelle version du journal titrait toujours sa première page sur les nouvelles mondiales. Les informations des communautés françaises aux Etats-Unis n’étaient jamais oubliées.

Secondé par une secrétaire dévouée, Mademoiselle Margaret Giauque, le rédacteur en chef dirigeait plusieurs dizaines de chroniqueurs, chacun spécialisé dans son domaine (littérature, cinéma, économie, politique, mode, gastronomie, potins, etc.). “Jacques Habert était très curieux des choses du monde et des gens”, se remémore Yvonne Constant, chargée alors de la rubrique théâtrale. “Souriant et spirituel, il avait toujours su garder un esprit jeune malgré son âge”. À l’époque, elle envoyait ses critiques des comédies musicales de Broadway (et ses notes de frais) par courrier.

“A plusieurs reprises, Jacques Habert se fit ‘grand reporter’ pour couvrir des événements importants”, écrivait Jean-Louis Turlin, directeur de France-Amérique, dans un numéro de 1993, consacré aux 50 ans du journal. “Il se rendit en Algérie en 1957, au moment où Massu menait la “bataille d’Alger” […] ; au Japon et surtout au Vietnam, où la guerre se rallumait en 1961 ; en Israël en 1967, au lendemain de la Guerre des Six Jours. La collection de France-Amérique est enrichie de ses reportages, qui sont autant de pages d’histoire”. En éternel voyageur, Jacques Habert a parcouru le monde entier, la Chine, l’Afrique, l’Amérique du Sud, le Mexique et le Canada.

Le sénateur impénitent

Ces dernières années encore, il chérissait le lien privilégié qu’il était parvenu à tisser avec les expatriés français des Etats-Unis. En dépit de son grand âge et de sa santé capricieuse, Jacques Habert logeait alors en toute discrétion chez l’une de ses filles près de New York, s’entretenait avec des conseillers de l’AFE, participait aux réunions d’associations et aux cérémonies d’Anciens Combattants. En 2007, il avait même rencontré le nouveau directeur de France-Amérique, pour discuter de l’avenir du journal.

A Paris, il habitait un appartement rue des Saints-Pères, à deux pas du Palais du Luxembourg. Retraité du Sénat, Jacques Habert y avait encore un petit bureau et rendait souvent visite à ses anciens collègues. “Il avait eu des difficultés à prendre sa retraite”, explique André Maman. “Les huissiers avaient l’impression qu’il était toujours sénateur”. Dans les couloirs, on lui donnait même du “Monsieur le président”. En février 2006, sa violente agression par deux cambrioleurs à son domicile, puis son hospitalisation pour traumatisme crânien, l’avait laissé profondément meurtri.

Il y a quelques mois, c’est une mauvaise chute qui l’avait conduit à l’hôpital des Invalides. Il y recevait encore en mai des amis de passage et s’intéressait de près aux élections. Jacques Habert est décédé le 6 août à l’hôpital européen Georges-Pompidou, son fils à ses côtés. Il avait 92 ans. Après des obsèques en l’église Saint-Sulpice, il fut enterré le 14 août dans son village natal de Nesles-la-Vallée près de Paris. Celui qui croisa les chemins de Edgar Faure, de Gaulle, Kennedy et Romain Gary, avait été promu commandeur dans l’ordre de la Légion d’Honneur en janvier 2011.

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