Livres

Il y a cent ans, le premier auteur noir lauréat du Goncourt

En 1921, René Maran, un écrivain antillais inconnu des cercles littéraires parisiens, défrayait la chronique en remportant le prestigieux prix Goncourt. Un scandale pour la société coloniale de l’époque !
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René Maran, vers 1930. © Agence Meurice/Bibliothèque nationale de France

Le 14 décembre 1921, le jury du prix Goncourt, qui se réunit depuis l’année précédente au restaurant Drouant, dans le 2e arrondissement de Paris, rend son verdict. Surprise ! Le prix revient à Batouala, sous-titré Véritable roman nègre, d’un certain René Maran, auteur inconnu des cercles littéraires parisiens. Cet administrateur de la France d’outre-mer qui a notamment été en poste en Oubangui-Chari (aujourd’hui la Centrafrique) est antillais. Un Noir distingué par le plus prestigieux prix français ? Du jamais vu à l’époque. Il faudra attendre 1992 pour qu’un autre Noir, le Martiniquais Patrick Chamoiseau, reçoive le prix avec Texaco. Celui-ci sera suivi, en 2009, par la Franco-Sénégalaise Marie Ndiaye, récompensée pour Trois femmes puissantes.

Le choix des Goncourt en 1921 est d’autant plus étonnant que Batouala, publié par les éditions Albin Michel, ne répond guère aux canons littéraires de l’époque et qu’il met à mal la prétendue mission civilisatrice de la France en Afrique. Et ce alors même que les dix jurés, parmi lesquels le monarchiste Léon Daudet, J.-H. Rosny Aîné, auteur de la célèbre Guerre du feu, et son frère J.-H. Rosny Jeune, ne brillent pas spécialement par leurs idées progressistes. Sans doute ont-ils été sensibles aux qualités stylistiques de l’auteur et à l’atmosphère envoûtante de ses évocations de la brousse africaine. Bien qu’en déclin, le naturalisme avait encore ses partisans en ce début de XXe siècle. Les interventions du poète Henri de Régnier et du critique Jacques Boulenger, qui parrainent le livre de Maran, ont-elles pesé dans le choix du jury ? Quoi qu’il en soit, on le sait, l’histoire du Goncourt est émaillée de polémiques, de scandales, de ratages ou, à tout le moins, comme dans ce cas, de choix difficilement compréhensibles. Les voies de la littérature sont parfois impénétrables.

L’histoire du livre primé en cette année 1921 se déroule dans une localité de l’Oubangui-Chari pendant la Première Guerre mondiale. Batouala, le personnage éponyme, est un puissant chef de village banda (un des principaux groupes ethniques de la Centrafrique) doublé d’un féticheur redouté. Sauf que l’univers sur lequel il règne en maître absolu tremble sur ses bases. La faute aux Blancs, les « boundjous », dont la cruauté et la rapacité scandalisent Batouala. Celui-ci s’inquiète en outre de voir des soldats noirs enrôlés dans l’armée française pour participer à une guerre entre « blancs frandjés » et « blancs zalémans » dont il ne parvient pas à saisir le sens. Qui plus est, l’une de ses épouses, sa préférée, la fière Yassigui’ndja, n’est pas insensible à la cour que lui fait le séduisant Bissibi’ngui. Malgré tous les efforts de Batouala pour briser l’idylle en germe, les deux tourtereaux parviendront à filer le parfait amour. Le tout sur fond de gigantesque incendie qui, ravageant faune et flore, semble annoncer la fin d’un monde révolu.

L’observateur objectif du monde africain

Né à Fort-de-France de parents guyanais le 5 novembre 1887, René Maran a grandi en France métropolitaine, poursuivant notamment ses études secondaires au lycée Montaigne de Bordeaux. Après avoir suivi les cours de l’Ecole coloniale (qui deviendra en 1934 l’Ecole nationale de la France d’outre-mer), il est envoyé comme administrateur en Oubangui-Chari en 1912. C’est à cette époque qu’il entre en littérature en commençant par des poèmes. Batouala, dont il entreprend l’écriture en Oubangui, sera son premier roman. Tout en sacrifiant aux règles de l’écriture classique dont il a été nourri pendant ses études, Maran introduit une rupture de fond dans la présentation de la réalité africaine qu’il estime travestie par les auteurs coloniaux. Aux représentations falsifiées ou exotiques, il entend substituer un témoignage fondé sur une observation objective du monde africain.

La remise du Goncourt à cette œuvre qui n’est pas à la gloire de la France, c’est le moins que l’on puisse dire, déchaîne les passions. Plus que le récit, c’est la préface, une diatribe contre le système colonial français en Afrique rédigée par l’auteur lui-même qui fait scandale. « Civilisation, civilisation, orgueil des Européens, et leur charnier d’innocents », écrit-il. « Tu bâtis ton royaume sur des cadavres. Tu es la force qui prime sur le droit. »  Ce n’est pas tant à la France qu’aux coloniaux qu’il envoie ses flèches : « La vie coloniale […] avilit peu à peu. »

Tandis que la presse française rivalise de commentaires racistes, la Chambre des députés est saisie de l’affaire. Batouala est interdit de diffusion en Afrique. Deux ans après l’obtention du prix Goncourt, en 1923, René Maran, poussé vers la sortie par sa hiérarchie, renonce à sa carrière dans l’administration coloniale pour se consacrer à la littérature et au journalisme littéraire. En 1927, il épouse une Française de la métropole. Jusqu’à sa mort, en mai 1960, il fera paraître une vingtaine de livres, des romans inspirés par l’Afrique pour la plupart. Il se révèle un excellent écrivain animalier et signe aussi des essais historiques et plusieurs biographies de personnages liés au continent africain et qu’il admire tels Pierre Savorgnan de Brazza et Félix Eboué.

Un éveilleur de consciences

On présente parfois Maran comme un précurseur du mouvement de la négritude. Ce qui n’est pas le cas, même si son influence sur des écrivains comme le Sénégalais Ousmane Socé Diop et le Dahoméen Paul Hazoumé et, plus globalement, sur l’intelligentsia noire en voie d’émergence ne fut pas négligeable. Dans son œuvre, les Africains sont décrits sans complaisance avec leurs qualités comme avec leurs – supposés – défauts : jalousie, paresse, lâcheté. « L’homme, quelle que soit sa couleur, est toujours homme », écrit-il.

Certes, l’auteur guyanais pointe, et avec force, les abus et les dysfonctionnements du système colonial ; ce que feront à leur tour quelques années plus tard des auteurs tels qu’André Gide dans Voyage au Congo (1927) et Albert Londres à travers Terre d’ébène (1929). Mais il ne remet pas fondamentalement en question la présence de la France en Afrique. Tout en pointant le racisme imposé par l’institution coloniale, cet homme formé à « l’école des Blancs », franc-maçon de surcroît, restera toujours très attaché à la « mère patrie ». S’il fallait absolument lui coller une étiquette, on dirait que c’était avant tout un humaniste.

Batouala n’est pas resté dans les annales comme un grand Goncourt. Il n’est pas le seul dans ce cas. Tant s’en faut. Qui a entendu parler de Nêne d’Ernest Pérochon ou du Vitriol de Lune d’Henri Béraud, primés respectivement en 1920 et en 1922 ? Et même, plus près de nous, qui se souvient de L’Adoration de Jacques Borel, qui a eu le prix en 1965, et des Bagages de sable qui ont valu la même récompense à Anna Langfus en 1962 ?

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