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Je t’aime, moi non plus

EDITO. La célébration du D-Day n’efface pas la complexité de la relation franco-américaine.

“Impérialisme américain”. L’insulte, car c’en est une, a tout juste ressurgi dans la presse française et dans les discours politiques à propos de l’affaire ­Alstom. On croyait la formule quelque peu archaïque, un relief de la guerre froide en un temps où les intellectuels français estimaient devoir prendre parti, de préférence pour le camp soviétique. Les dernières manifestations de masse à Paris contre cet impérialisme américain remontent aux années 1970, à l’époque du conflit vietnamien, en écho au mouvement pacifiste aux Etats-Unis. Contre l’impérialisme soviétique en France, je n’ai pas souvenir que l’on défilait jamais.

Cet “anti-impérialisme américain” n’est d’aucun camp : certes, institutionnel à l’extrême gauche, il fut longtemps partagé avec les Gaullistes. Au général de Gaulle, il appartient d’avoir rejeté dos à dos les deux “impérialismes”. Mais en cas d’urgence, de Gaulle ralliait tout de même les Etats-Unis : en 1962, il fut le premier à soutenir John Kennedy, dans le conflit qui, à Cuba, l’opposait à la menace soviétique. Tout comme Jacques Chirac qui, dès le 12 septembre 2001, témoignait à Manhattan même de sa sympathie avec les Américains contre les terroristes.

De quelle menace impérialiste s’agit-il cette fois-ci au point de ranimer l’acrimonie ? De pas grand-chose en vérité : une entreprise américaine, ­General Electric, envisage d’acquérir une branche de la société française Alstom. Alstom céderait la production  de turbines électriques qui continueraient à être fabriquées en France et conserverait sa branche de construction ferroviaire (le TGV en particulier qui n’intéresse pas les Américains). Depuis que l’économie est mondiale et que les grandes entreprises le sont aussi, ces échanges et acquisitions entre entreprises sont devenus monnaie courante. Déceler derrière une transaction aussi banale un geste “impérial” revient à ne rien comprendre ni à l’économie ni aux Etats-Unis. Devrait-on imaginer un ­empereur, Obama Ier, ordonnant à son ­General Electric de s’emparer d’­Alstom, un geste stratégique dans une vaste campagne de conquête de l’économie nationale française ? L’accusation d’impérialisme ne renseigne pas sur les Américains en cette affaire mais elle en dit long sur les ­Français, l’état actuel de la France et dans une perspective historique longue, sur le caractère incessamment passionnel des relations franco-américaines. Au moment présent on sait combien l’économie française est déprimée, et l’opinion publique aussi : ce qui conduit au repli sur soi, la nation se recroqueville. On se sent alors agressé et l’on réagit à l’excès. Ce qui du strict point de vue de l’économie est contre-productif : la France pour se redresser a moins besoin de s’accrocher à des productions anciennes, du type turbine, que de passer à l’étage industriel supérieur. Vouloir tout conserver revient à ne rien créer et donc, à décliner.

Mais ceci est une analyse trop raisonnable dans un débat ancien de plusieurs siècles où certains en France comme aux Etats-Unis, estiment que nos nations sont vouées à une rivalité éternelle : sans doute parce que l’une et l’autre prétendent à l’universel ? Cette relation orageuse est aussi ancienne que le sont les Etats-Unis : le marquis de Lafayette fut un jeune homme enthousiaste qui projeta son désir de ­République sur George Washington. Brève passion française puisque dès 1793, ­Talleyrand, futur ministre des Affaires étrangères, écrivit de ­Philadelphie où il s’était exilé :

“Nous avons eu tort de soutenir l’indépendance des Etats-Unis car ces ­Américains ne sont en réalité que des Anglais”. De Gaulle, bien plus tard, dira des “Anglo-Saxons”. ­Talleyrand, furieux contre les Etats-Unis, leur reprochait de commercer avec la Grande-Bretagne plutôt que de soutenir la flotte française. Il revint au même Talleyrand de fonder l’antiaméricanisme culturel, celui qui ressurgit tel un complexe refoulé chez les adversaires de General Electric. “Les ­Américains, écrivait Talleyrand, n’ont pas de conversation, pas de culture : ils ne se nourrissent que d’un seul plat, le rosbif aux pommes de terre, mais ils pratiquent deux cents religions”. Remplacer le rosbif par le hamburger, passer à quatre cents religions et la condescendance des intellectuels français antiaméricains jusqu’à Pierre Duhamel et Louis-Ferdinand Céline est tout entière déjà définie. Les Américains savent à l’occasion se venger : lorsque le gouvernement français refusa de s’engager aux côtés de George W. Bush en Irak, en 2003, la droite républicaine rebaptisa les frites en freedom fries plutôt que french fries. Cette histoire des passions franco-américaines a été mille fois écrite et l’on n’y reviendrait guère sans cette affaire Alstom qui nous rappelle que le feu couve toujours sous la cendre. S’en plaindra-t-on ? Pas nécessairement.

Comme dans la chanson de Serge Gainsbourg, les Américains rétorquent aux Français : “Je t’aime, moi non plus !”. On en veut pour preuve, le succès actuel de tout ce qui est français aux Etats-Unis, luxe, art de vivre et une certaine forme du bonheur Made in France. Jamais il ne s’est vendu aux Etats-Unis autant d’ouvrages fantastiques révélant aux Américains le secret des Françaises pour rester éternellement jeunes, désirables, élégantes et minces : c’est devenu une industrie (voir l’édito de ­France-Amérique de janvier 2014). Ce goût de la France s’est récemment invité dans les querelles idéologiques qui opposent les Républicains à Barack Obama. L’ouvrage trapu d’un économiste français, ­Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, un marxisme rénové, passé inaperçu en France, est devenu un best-seller aux ­Etats-Unis – à l’instar de l’ouvrage French ­women don’t get fat. Les ennemis américains de Wall Street, le mouvement des “Occupants”, et les économistes qui les soutiennent, — George Stiglitz, Paul Krugman, — en guerre contre l’inégalité des revenus, ont fait de Piketty un prophète de leur cause. Selon Piketty, le capitalisme génèrerait des inégalités telles qu’elles tueront le capitalisme sauf à instaurer d’urgence un impôt mondial, confiscatoire, sur le capital. La théorie de Piketty contredit l’histoire réelle, ignore l’émergence des classes moyennes dans les économies de marché,  et propose des solutions irréalistes : peu importe, il est français, ce qui dans les controverses américaines lui confère un “je ne sais quoi” irrésistible pour la gauche Démocrate.

La relation franco-américaine, par origine et par destin, ne fut et elle ne sera jamais ni banale ni tout à fait futile. C’est ce qui la rend passionnante. “Je t’aime, moi non plus”, ce refrain de Serge ­Gainsbourg, en reste la meilleure définition.

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