The Observer

Joyeux (marché de) Noël !

Les chalets de bois qui, de Strasbourg à New York, sortent du sol au début du mois de décembre annoncent le retour d'une tradition alsacienne devenue mondiale : le marché de Noël ! Avec sa verve habituelle, notre chroniqueur s’intéresse aux dessous de cette coutume.
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Le marché de Noël de Strasbourg, en Alsace.

Si Noël n’a lieu qu’une fois l’an, il semble, de nos jours, durer une éternité. Aux Etats-Unis, c’est le point culminant d’un marathon de la consommation qui commence avec Labor Day le premier lundi de septembre, se poursuit jusqu’au Black Friday et au Cyber Monday, et s’achève lorsque Saint Nick arrive sur les toits du pays dans la paix et la bienveillance… En France, dans le temps, Noël était moins commercial, l’accent était mis sur l’aspect familial et religieux de cette fête. Mais depuis quelques décennies, les barbares ont mis le pied dans la porte et ont désormais pignon sur rue. Ils ont même infiltré le traditionnel marché de Noël. Eh oui, vous avez bien lu. Le marché de Noël, autrefois l’occasion pour les habitants de vendre des décorations artisanales et les spécialités culinaires locales, est devenu un méli-mélo où le kitsch le dispute au commercial.

Les marchés de Noël trouvent leur origine dans les fêtes médiévales hivernales en Allemagne et dans les régions germanophones. Beaucoup étaient organisées pour célébrer tel ou tel saint et toutes étaient l’occasion de festins bien arrosés. L’un des temps forts était le marché en l’honneur de Saint-Nicolas (Sinterklaas, d’où Santa Claus – nom du Père Noël pour les Américains) où, en plus de se goinfrer, les fêtards faisaient des cadeaux aux pauvres. Mais l’adulation de Saint-Nicolas et consorts hérissait les tenants de la Réforme, qui transformèrent ces traditions bacchiques en un hommage à Christkindl, l’Enfant Jésus. Ces célébrations conviviales ont évolué pour devenir des marchés, des Christkindlmärkte, proposant nourriture, boissons, décorations et babioles en guise de cadeaux. L’une des plus grandes foires de ce type se tenait à Strasbourg, la capitale alsacienne. Aujourd’hui région administrative française, l’Alsace a été sous contrôle allemand à plusieurs reprises depuis le XVIIe siècle et s’enorgueillit d’une culture qui chevauche le Rhin. Son marché de Noël, le plus ancien et le plus important de France, reflète la culture franco-allemande de la ville, dans la mesure où il porte deux noms : Marché de Noël en français et Christkindelsmärik en alsacien. Bien que surnommée « la capitale de Noël », Strasbourg n’en a pas le monopole.

Les marchés de Noël sont organisés depuis des siècles dans les villes et villages de la région, mais aussi dans la Lorraine voisine, qui partage les racines allemandes de l’Alsace. Traditionnellement, ces marchés de Noël se tenaient autour d’une scène de la nativité, où, dans des chalets en bois, étaient proposées des spécialités de Noël comme du pain d’épice et du berawecka, un gâteau de fruits secs, ainsi que des décorations et des ornements faits-main. Les visiteurs se promenaient d’un étal à l’autre, buvant du vin chaud, grignotant des bredele (petits gâteaux sucrés, qui ont précédé les bretzels) et écoutant de la musique dans une odeur de châtaignes grillées. Se rendre au marché de Noël local faisait partie des temps forts de cette fête chrétienne.

Mais les choses ont bien changé. Depuis le milieu des années 1980, ces happenings annuels reflètent de moins en moins l’esprit de « Noël » et ressemblent de plus en plus à des « marchés ». En France, les municipalités ont pris conscience de l’attrait commercial d’un tel événement pouvant attirer des hordes de touristes. Les commerçants y ont vu l’occasion de refourguer toutes sortes de marchandises estampillées « de Noël », tandis que les fabricants se frottent les mains à la perspective de ces milliers de consommateurs captifs, bercés par un esprit de bonne volonté (et autres esprits de saison) et prêts à dépenser sans compter.

Bien sûr, les racines commerciales des Noëls d’aujourd’hui ne se limitent pas à la France. Aux Etats-Unis, la figure du Père Noël – dessinée par le caricaturiste Thomas Nast – a été popularisée par Coca-Cola, Rudolph le renne au nez rouge par Montgomery Ward et le « cornichon » de Noël par Woolworth. Les marchés de Noël se sont mondialisés. Les chalets en bois, les bonbons collants et l’ersatz de vin chaud se retrouvent partout, de Baltimore à Shanghai. Il y a même un hit parade des Meilleurs Marchés de Noël et des Plus Belles Illuminations de Noël, les destinations étant classées en fonction de leur attrait, à côté des pays les plus accueillants pour votre chien et des festivals les plus étranges de la planète.

C’est sans doute en France que l’aspect commercial est le plus visible. Les étals qui proposaient autrefois des biscuits à la cannelle vendent désormais des paninis, des kebabs, des tacos et même des nouilles thaïlandaises. Et aucun produit ne semble échapper à ce dévoiement. Les décorations et la verrerie ont laissé place aux bibelots kitsch, comme des torchons aux couleurs du Père Noël, aux bois de rennes à paillettes clignotantes, et qui tous, à y regarder de près, sont fabriqués en Asie. Pour lutter contre cette invasion, l’Office européen de lutte antifraude mène des campagnes d’inspection sur les marchés de Noël. Au cours des cinq dernières années, le taux moyen d’infractions relevées est d’environ 21 %, allant des erreurs d’étiquetage aux escroqueries pures et simples : comme ce « caviar » fait de lentilles cuites dans un bouillon de poisson !

Dans certains cas, le marché de Noël est presque devenu une caricature de lui-même, se divisant en sous-genres. En Allemagne, là où tout a commencé, dans le quartier mouvementé de Saint Pauli à Hambourg on trouve un marché offrant des gadgets qui feraient rougir un docker, mais aussi des strip-tease, des lap dance et du vin chaud rehaussé au Jack Daniel’s. Plus au sud, à Munich et Cologne, les marchés LGBTQ sont l’occasion de voir des spectacles de drag-queens. La France n’en est pas encore là, bien qu’un exposant d’un marché lorrain ait dû récemment fermer boutique, ses produits relevant plus du sex-shop que de Papa Noël.

Au milieu de ces guirlandes et autres camelotes, il est tentant d’en conclure que le Marché de Noël a atteint un point de non-retour. Mais le vent tourne et un effort est fait pour revenir à l’essentiel. Strasbourg organise même un marché off proposant une approche différente des traditions de Noël. Parallèlement au marché principal, le marché alternatif se concentre sur la consommation responsable, le commerce équitable et le troc ; la nourriture est biologique et les produits artisanaux. Et l’accent est de nouveau mis sur les enfants qui, après tout, sont au cœur de Noël. Les allées de plusieurs marchés de Noël sont exclusivement dévolues aux plus jeunes avec des jeux, des spectacles, des ateliers de maquillage ou d’artisanat. De telles initiatives se multiplient dans toute la France. Ainsi, quand la période des fêtes battra son plein, vous pourriez bien trouver un marché qui inscrira le traditionnel « joyeux » devant « Noël ». Alors, Joyeux Noël !


Article publié dans le numéro de décembre 2019 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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