Subscribe

JR, les murs ont des yeux

Cela fait dix que JR sillonne les quartiers, des favelas de Rio à la banlieue parisienne pour y faire fructifier son art, entre photographie et street art. L’été dernier, il a posé le pied à New York en lauréat du TED Prize 2011 et a habillé les murs de brique rouge de regards XXL.

Derrière la palissade en bois, une dizaine de personnes tâchées de colle s’activent à vêtir un grand mur d’un regard en noir et blanc. JR, toujours en costume trois pièces – chemise, chapeau, lunettes – escalade l’échafaudage, saisit le manche de son balai, enduit la brique de glue, et termine d’ériger la photo géante de cet Amérindien qui observe désormais les passants. C’est ici, dans le quartier de Soho, que l’insaisissable artiste a choisi de débuter son expo de rue new-yorkaise, l’un des chapitres de son dernier projet, Inside Out.

L’idée : recueillir sur un site web des portraits de gens à travers le monde, les imprimer en format extralarge, leur envoyer par la poste, les inciter à les afficher, et pour ceux qui le souhaitent, s’exprimer, passer un message. « La plupart des gens reçoivent leur portrait et les collent chez eux ou restent discrets. Mais beaucoup s’en servent pour s’exprimer. En Tunisie ou en Iran, si les gens les ont collés à leurs fenêtres ou dans leur rue, c’est qu’ils ont quelque chose à dire. » En plaquant à Manhattan ceux d’Indiens de la réserve de Fort Yates (North Dakota), descendants des exterminés du XIXe siècle, l’homme rappelle l’Amérique à ses vieux démons.

Il faut remonter quelques années en arrière pour retracer l’œuvre de JR et comprendre son habile procédé de diffusion. Lorsqu’en 2005 les banlieues françaises s’embrasent, JR a 22 ans. C’est l’enfant d’un quartier calme, à l’ouest de Paris, qui ne connaît la capitale que par des allers-retours en train, n’entrevoyant ses richesses que par quelques sorties entre copains. Comme tous ces jeunes que la France stigmatise en voyous, JR ressent une injustice. Il part à leur rencontre, à Clichy sous Bois et Montfermeil, leur demande de poser devant son objectif et, par ironie, de faire de grosses grimaces. Il n’est représenté par aucune galerie mais son passé de graffeur lui rappelle que les murs publics représentent un espace naturel d’exposition. Il imprime et affiche alors ces photos en format gigantesque sur les immeubles des cités. Ces images auto dérisoires sonnent l’alarme, rapprochent une communauté, appellent au dialogue. Portraits of a generation est né, et un artiste avec.

JR est un personnage électrique, à l’énergie et au rire galvanisants, sans cesse en voyage pour interpeller le public sur des phénomènes que l’habitude et la résignation ont fait oublier. Depuis son éclosion, il a sillonné les continents à la recherche de son identité, en ambassadeur des sans-voix, engageant son art au service de causes qui le touchent, impliquant les populations dans ses projets, remportant adhésion et coopération. Au Brésil, il s’arrête dans les favelas de Rio de Janeiro, dont il recouvre les maisons du regard de leurs habitants. En 2007, il brave l’illégalité, à la frontière israélo-palestinienne, en collant côte à côte les portraits de Palestiniens et d’Israéliens exerçant le même métier. L’image fait le tour du monde. « Je n’ai jamais dit qu’il fallait détruire ce mur en Palestine, je voulais juste que ces gens se serrent la main. »

En France, tout le monde connaît JR. Plus de nom que de visu. L’homme tente de rester discret. François Hébel, directeur des Rencontres d’Arles, le plus vieux festival de photographie sait en parler avec lyrisme: « Ce pseudonyme dit l’humour autant que la conscience aigüe que ce photographe a de son action. S’affubler du diminutif de l’archétype du personnage abject de la série télévisée Dallas, emblème du capitalisme dans son apogée la plus égoïste, c’est vouloir prendre le système sur son propre terrain, en le minant de l’intérieur. »

« Je ne suis pas un activiste. Un artiste doit soulever des questions, et non apporter des réponses. » JR n’exige pas de lauriers. Sa cote a pourtant explosé depuis que la Sampling Foundation lui a décerné le TED Prize 2011, faisant de lui le plus jeune lauréat, à 28 ans, et le propulsant artiste de renommée internationale. Ses œuvres se vendent désormais en galeries, ce qui lui vaut aussi les foudres de détracteurs : ce qui devait rester gratuit dans la rue est devenu une manière de gagner sa vie, voire de la mener agréablement. Même si JR clame que cet argent lui sert à financer ses grands projets, il fait polémique.

Son dernier film, Women are Heroes, a également été boudé. On lui reproche de verser dans l’autocélébration. JR reste pourtant catégorique : « Les polémiques sur ma notoriété ne m’atteignent pas. Je suis comme un tagueur qui tague le nom des autres, sauf que la photo a remplacé le graffiti. Les gens derrière ne sont pas des poupées. » N’en déplaise aux rigoristes, JR a développé une forme d’art, aujourd’hui démocratisée, qui fait affront aux retraits massifs d’aides culturelles, au désintérêt des politiques et à la réappropriation des œuvres artistiques par des sociétés commerciales.

JR n’est pas un grand photographe, au sens où le marché de l’art l’entend. Ses photographies n’ont pas la prétention de l’esthétisme ou la magie de l’instant. JR est un génie de la communication. Derrière la théâtralisation de son travail simple – clic de l’obturateur, impression sur simple papier, collage sauvage, diffusion médiatisée – se cache la synthèse d’une époque. Celle d’internet, de l’image incontrôlable et de l’information supersonique. Il utilise la même recette que Facebook pour briser les codes et forcer le spectateur à envisager son point de vue, sans réellement savoir où tout ceci se terminera. Sauf que, chez JR, tout ou presque part d’une bonne intention.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related