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Kent Jones : “on regarde le cinéma français avec des lunettes vieilles de 60 ans”

En cette veille de la cérémonie de clôture, rencontre avec Kent Jones. L’année dernière, il a monté les marches en tant que co-scénariste de Jimmy P., Psychothérapie d’un Indien des plaines d’Arnaud Desplechin. Critique de films (Les Cahiers du CinémaFilm Comment), spécialiste du cinéma français et américain, scénariste (My Voyage to Italy de Martin Scorsese, 2001), réalisateur (Val Lewton, the Man in the Shadows, 2007), il est depuis l’année dernière directeur de la programmation du New York Film Festival.

France-Amérique : Quels sont les thèmes commun aux films de la sélection officielle cette année ?

Kent Jones : Les films raisonnent entre eux, c’est toujours inévitable. Ils sont des produits de leurs temps. Il y a donc des thèmes qui se font écho, même au-delà de ce que le réalisateur essaye de faire. Dans Maps to the Stars de David Cronenberg et Clouds of Sils Maria d’Olivier Assayas, le rôle des assistants personnels des stars est devenu un élément dramatique important. Mr. Turner de Mike Leigh et Adieu au langage de Jean-Luc Godard sont liés dans le sens où ils se concentrent sur la vie telle qu’un artiste la perçoit et l’expérimente. William Turner est toujours en train de grogner à l’écran, pas parce qu’il est asocial, mais parce qu’il est impatient de se remettre au travail. C’est un film très fin sur la cruauté, comment les personnes de l’entourage d’un artiste sont forcément utilisées d’une manière ou d’une autre. Dans le film de Godard, il y a une réflexion sur sa relation avec la réalisatrice Anne-Marie Miéville, son épouse dans la vie. Leur relation apparaît toujours comme une négociation vivante. Enfin, beaucoup de films cette année traitent de la guerre : Les Ponts de Sarajevo (collectif de 13 réalisateurs), Timbuktu d’Abderrahmane Sissako, The Search De Michel Hazanavicius, Des hommes et de la guerre de Laurent Bécue-Renard.

Porte-t-on le même regard sur les films en tant que critique et en tant que programmateur de festival ?

Oui et non. Je reste la même personne, je réagis de la même façon par rapport à un film dans les deux cas. Le New York Film Festival présente traditionnellement des films qui ont été sélectionnés auparavant à Cannes, LE festival de cinéma où tout le monde veut être. En ce qui concerne le goût, quand je fais la programmation d’un festival, je participe à un comité de sélection avec d’autres personnes. Dans certains cas, les films ne sont pas totalement aboutis ou réussis, mais je pense qu’ils doivent quand même être vus. Ils sont donc soumis au comité. Ce qui est différent de sélectionner un film parce qu’on pense qu’il sera populaire. Je ne pense pas que ce soit une bonne stratégie.

Quels sont les films qui vous ont le plus marqué cette année ?

Le film de Godard, Adieu Au Langage, est une merveille. C’est une œuvre d’une liberté et d’une joie absolues. J’avais essayé de le présenter lors d’une rétrospective à New York l’année dernière, mais le film n’était pas terminé. Ce qu’il fait avec la 3D, même si je n’ai pas compris techniquement comment il avait réussi ces effets, c’est incroyable. Dans Film socialisme, on sentait un peu d’anxiété à propos de la forme. Ce n’est plus le cas ici. L’esprit d’Adieu Au Langage est beaucoup plus proche de la poésie que d’autres films en général. Même si le film parle de choses très sérieuses et importantes, c’est fait dans la joie totale. C’est le seul film je pense où une réflexion sur la mise en scène est incluse dans le film.

A partir des films français qui sortent aux Etats-Unis, quelle idée de la France se font les cinéphiles américains aujourd’hui ?

Il y a toujours un retard dans le temps. On regarde les films d’aujourd’hui à travers le prisme de ce qui se faisait il y a dix ans. Pour le cinéma français, on regarde avec des lunettes vieilles de 60 ans. Cette image est toujours très présente dans les esprits. Il y a, je crois, toujours une attente d’un certain ton qui remonte à la Nouvelle Vague et à son héritage. Beaucoup de films français faits aujourd’hui ont pourtant une relation complexe avec l’Histoire. Regardez les films de Téchiné, Bonnello, Olivier Assayas cette année à Cannes, ils sont très différents dans leurs approches.  Il est difficile de parler de “cinéma français” en général, il faudrait plutôt parler en termes de réalisateur.

Vous allez réaliser le documentaire Hitchcock/Truffaut. Comment avez vous été associé à ce projet et pourquoi avoir accepté de le réaliser ?

Un des coproducteurs, Charles Cohen, m’a appelé pour savoir si j’étais intéressé. Je lui ai répondu ‘C’est une blague ?’. J’ai tout de suite accepté.

En quoi le livre Hitchcock/Truffaut, ou Le Cinéma selon Alfred Hitchcock, est-il important ?

J’ai un jour demandé à David Fincher s’il connaissait le livre. Il m’a répondu : ‘Oui, je ne l’ai lu que quelques centaines de fois dans mon enfance.’ David et moi sommes de la même génération, Wes Anderson a dix ans de moins que nous, Martin Scorsese a environ 20 ans de plus. Ce livre est une bible à travers les générations de cinéastes. D’un autre côté, j’ai passé de longues années à regarder les films d’Hitchcock et à réfléchir sur son cinéma. En vieillissant, Hitchcock a semblé se renforcer dans mon esprit. J’ai voulu montré et transmettre ses films à mes fils. C’est donc important pour moi de participer aujourd’hui à ce documentaire.

Qu’est-ce qu’un film peut apporter de plus à cette institution cinématographique ?

Je souhaite utiliser les enregistrements entièrement disponibles des entretiens entre Truffaut et Hitchcock, soient environ 27 heures de conversations. Elles sont parfois différentes de ce qui a été conservé dans le livre. Hitchcock/Truffaut ne sera pas un film à propos du livre, mais un documentaire sur son sujet même, la réalisation cinématographique. Je souhaite faire intervenir des réalisateurs d’aujourd’hui (Martin Scorsese, David Fincher, Arnaud Desplechin, Olivier Assayas entre autres) dans le débat, porter cette conversation à travers les générations.

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