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La communauté musulmane francophone unie derrière le projet de la mosquée de Ground Zero

Les opposants à la construction d’une mosquée près du site de Ground Zero ne lâchent pas prise. Mais face à eux, les membres de la communauté musulmane francophone de New York font front. Quelles que soient leurs origines et leurs différences, ils soutiennent le projet de la Maison Cordoue. Reportage.

Dans la 116e rue se pressent les retardataires alors qu’à l’intérieur de la mosquée, la prière a déjà commencé. Les casiers à l’entrée de la Masjid Aqsa sont remplis de chaussures. Il n’y a bientôt plus assez de places dans les étagères, alors sur le tapis sont abandonnées sandales, babouches et baskets.  Au son de la voix de l’imam, les hommes, serrés, se prosternent dans la mosquée qui borde le quartier de Little Senegal dans Harlem.

Ce rituel se répète dans la vingtaine de lieux de culte musulmans sur l’île de Manhattan. En plein mois de ramadan, les fidèles se regroupent autour de leur mosquée (masjid en arabe) pour partager un repas et prier. Mais à chaque mosquée sa communauté et ses traditions. En effet, si les 800 000 musulmans qui vivent à New York partagent une même foi, sa pratique varie selon les cultures.

L’imam Shamsi Ali, d’origine indonésienne, doit, au quotidien, combiner avec ce patchwork culturel : « En Asie du Sud-Est, les hommes et les femmes prient au même endroit et partagent le repas ensemble. Ce n’est pas le cas dans les pays africains ou d’Asie mineure où la femme a une place à part. » Shamsi Ali est le porte-parole du Centre islamique de New York. Il se rend souvent dans les autres mosquées. « Je fais la lecture des textes religieux dans plusieurs d’entre elles : le fait de parler arabe nous unit. Je peux m’adresser à des Sénégalais, à des Marocains et à des Indonésiens. » Mais il ajoute qu’entre les communautés existe une forme de compétition. Dans chaque groupe culturel existe des puristes qui rejettent plus ou moins les autres formes d’expression de l’islam. Malgré ces dissemblances, « on peut parler d’un groupe musulman solidaire, » dit-il enjoué.

Mor Thiane fréquente la mosquée Aqsa. Arrivé il y a 15 ans du Sénégal, il  apprécie ce regroupement entre Africains de l’ouest : « Nous partageons des choses ensemble et notamment une façon de vivre notre foi. » Il avoue qu’il existe un fossé entre les Arabes et sa communauté sénégalaise. Cet épicier reproche à mots couverts le lien qu’entretiennent les Arabes avec la religion : « Ils ne font pas la part des choses entre leurs propres normes et valeurs et l’apport de Mahomet. Ils pensent pratiquer la religion comme il faut et que nous, Africains sub-sahariens,  sommes des débutants. Ils estiment que nous ne suivons pas les bonnes règles. » Mor Thiane leur reproche de transformer leurs us et coutumes en commandements islamiques.

Mais malgré ces différences,  les Mahométans se sont tous regroupés autour de la Maison Cordoue. Le projet d’édifier un centre culturel islamique à Park street à trois blocs du World Trade Center a divisé les États-Unis mais a réuni les musulmans new-yorkais. « Il ne devrait pas y avoir matière à débattre. Nous sommes dans un pays libre et nous avons droit à cette mosquée, » explique une fidèle de la mosquée Aqsa qui souhaite rester anonyme. La jeune femme est arrivée il y a deux ans du Mali et vend à côté de la mosquée des en-cas et des repas halal  après la prière de 20 h qui rompt le jeûne.

Cette liberté est constitutive de l’islam selon l’imam Shamsi Ali : « La liberté et l’islam sont comme l’eau et les poissons, plus il y a d’eau plus il y a de poissons. Et sans eau il ne saurait y avoir de poisson ! » Il rappelle que si aujourd’hui la construction de cette mosquée fait grand bruit cela est dû à « une reprise politique d’un simple acte religieux. » Il regrette qu’à l’aube des élections sénatoriales, les candidats récupèrent cette question pour effrayer les Américains : « La religion, dans ce pays, n’est pas vraiment objet de débat politique à la base. Nous sommes dans un pays certes pas laïc mais libre. Cela fait toute la différence. » Shamsi Ali espère qu’après le scrutin automnal, la tension se sera apaisée.

Souleimane Konate, co-fondateur et imam de la mosquée Aqsa s’agite en parlant de la mosquée dite de Ground Zero. Sans perdre son sourire, cet Ivoirien souligne que déplacer cette future mosquée serait une « défaite et une grande perte pour les Américains. » Il ne pense pas aux croyants mais aux citoyens : « Une mosquée, c’est l’occasion de sécuriser un quartier. Cela rapproche les gens comme tout édifice religieux. » Imam depuis 12 ans dans Harlem, il a vu le changement depuis les attentats du World Trade Center : « Les attentats n’ont pas desservi les musulmans. Au contraire ! » Au choc a succédé la curiosité. Les Américains se sont demandés ce que représentait cette religion. Aujourd’hui, cet imam se réjouit de l’entente qui existe autour de la mosquée. Pour lui c’est presque plus évident d’être musulman aujourd’hui qu’avant 2001. Un constat que partage Mona, une jeune étudiante jordanienne fraîchement arrivée à New York : « Être musulman à New York n’est pas difficile. Nous n’avons pas à nous cacher comme en France et il y a des mosquées partout. »

Peu présents aux États Unis (ils représentent 0,8 % de la population), les musulmans sont plus concentrés dans la Grosse Pomme (5 %). La ville attire depuis des décennies les travailleurs immigrés. Mais la Maison Cordoue met en évidence le nouveau profil des musulmans. Ce centre devrait en effet rassembler des chauffeurs de taxi, des vendeurs de hot-dog hallal mais aussi des hommes d’affaires qui travaillent à Wall Street. «Je pense que New York a un peu peur d’assimiler cette population, » explique Shamsi Ali. Ce changement concerne aussi l’âge des musulmans. La part de jeunes d’obédience musulmane augmente nettement. Selon une étude de l’université de Columbia, en 2008, les écoles publiques de New York accueillaient 120 000 enfants musulmans soit 10 % des enfants scolarisés.

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