Subscribe

La Dame aux camélias

Au théâtre, à l’opéra, au cinéma, à la télévision, depuis 1848, La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils fait fantasmer et pleurer le monde entier.

Au fil des interprétations sublimes qu’en ont fait, dans des registres très différents, Sarah Bernhardt, Greta Garbo, la Callas, Isabelle Huppert et, depuis février dernier, le Japonais Tadashi Suzuki dans son adaptation « pop », l’histoire tragique de la courtisane Marie Duplessis apparaît étonnamment moderne. C’est ce que souligne l’actuelle interprète de La Traviata au Met, Marina Poplavskaya : « C’est une histoire qui ne vieillira jamais ».

De Marie Duplessis à Marguerite Gautier puis Violetta Valéry, il y a la distance qui sépare la vie réelle du mythe : derrière le personnage littéraire et musical se cache une femme ayant véritablement existé.

Née Alphonsine Plessis le 15 janvier 1824 à Nonant-le-Pin en Normandie (Orne), la petite fille grandit dans une extrême pauvreté. En 1838, alors qu’elle n’a que quatorze ans, son père la confie à des parents éloignés, épiciers à Paris. Lorsqu’elle quitte sa Normandie natale, elle est totalement illettrée et miséreuse. Quatre ans plus tard, elle est devenue la femme la plus célèbre de Paris. Elle a abandonné son prénom pour celui de Marie, ajouté à son nom Plessis, un « du » à la résonnance plus noble. Ses amants comptent parmi les plus riches dandys, en particulier Agénor de Gramont (1819-1880), duc de Guiche et futur ministre de Napoléon III, et parmi les artistes les plus en vue, Alexandre Dumas fils et Franz Liszt.

Sur le rebord de la loge, un bouquet de camélias

C’est au cours d’une représentation de Manon Lescaut (de l’abbé Prévost, au théâtre des Variétés à Paris), qu’un soir de septembre 1844, Alexandre Dumas fils voit Marie Duplessis pour la première fois. Il a remarqué dans une loge une jeune femme brune d’une beauté exquise, habillée à la dernière mode. Sur le rebord de la loge, repose un bouquet de camélias. Pendant toute la soirée, il ne peut détacher d’elle son regard et sur le champ, en est follement épris. Il ne peut alors deviner que le destin tragique de Manon et du chevalier Des Grieux sur scène préfigure celui des héros de son futur roman La Dame aux camélias. La liaison entre Alexandre Dumas fils et Marie Duplessis, de septembre 1844 à août 1845, est aussi brève que passionnée. Subjugué par la beauté de Marie, il la décrit en ces termes : « Dans un ovale d’une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs surmontés de sourcils, d’un arc si pur qu’il semblait peint ; (….) dessinez une bouche régulière dont les lèvres s’ouvraient gracieusement sur des dents blanches comme du lait: colorez la peau de ce velouté qui couvre les pêches (…..) ».

De protecteurs en amants, de ministres en princes, Marie Duplessis va vivre avec fureur, dépensant des fortunes. Après sa rupture avec Dumas, elle devient la maîtresse du comte Édouard de Perrégaux qu’elle épouse en janvier 1846, à Londres. Mais à la suite de l’échec de leur mariage dû à l’hostilité de Perrégaux père envers cette « courtisane », elle revient à Paris où elle trouve un riche protecteur en la personne du comte de Stackelberg qui la gratifie d’un luxueux appartement à deux pas de la Madeleine. Elle y organise  bals et soirées pour la bonne société du règne de Louis-Philippe, avide de pénétrer dans « l’antre du vice », de piller le buffet et de boire le Veuve-Clicquot qui coule à flots. Son salon est décoré en permanence de camélias, seules fleurs qu’elle peut supporter, achetés chez Ragonot, le fleuriste à la mode de la rue de la Paix. En dépit de la phtisie qui la consume, elle s’abîme dans une vie de plus en plus dissipée.

Le 5 février 1847, alors que Paris s’enflamme pour le carnaval, après trois jours d’agonie, Marie s’éteint à la fleur de l’âge, dans un appartement saisi par les créanciers. Peu après, toutes ses possessions, y compris son cher perroquet, seront vendues aux enchères pour rembourser ses dettes.

La réalité de la fin de Marie Duplessis, abandonnée de tous, ressemble fort peu à la mort sublimée par Alexandre Dumas fils de Marguerite dans les bras d’Alfredo : « Je ne souffre plus. On dirait que la vie rentre en moi… j’éprouve un bien-être que je n’ai jamais éprouvé! Ah! que je me sens bien! ». Seuls deux amants éplorés, le comte de Perrégaux et le comte de Stackelberg, suivent le corbillard qui emmène Marie Duplessis au cimetière de Montmartre. Son mari fera ériger un tombeau gravé de ces simples mots : « Ici repose Alphonsine Plessis ». Cent cinquante ans plus tard, sa tombe est toujours fleurie de camélias.

La courtisane réhabilitée

De Marseille où il apprend la nouvelle de sa mort, Alexandre Dumas fils compose un court poème à sa mémoire :

« Pauvre fille! On m’a dit qu’à votre heure dernière

un seul homme était là pour vous fermer les yeux,

Et que, sur le chemin qui mène au cimetière,

Vos amis d’autrefois étaient réduits à deux! »

Un an après la mort de Marie, en 1848, hanté par son souvenir, il comprend instinctivement qu’il doit immortaliser ce destin déjà légendaire. En moins de trois semaines, il  termine La Dame aux camélias, récit dramatique inspiré de sa propre liaison, des amours d’un jeune homme sentimental et d’une demi-mondaine tuberculeuse, Marie Duplessis, transformée en Marguerite Gautier, héroïne de légende à la fois ange et démon. Quant à Armand Duval, ce personnage est un portrait composite des divers amants de Marie, Dumas fils bien sûr, mais aussi le comte de Perrégaux et Agénor de Gramont. Dumas adaptera lui-même ce récit au théâtre en 1852 et obtiendra un succès énorme, dû en partie au fait que La Dame aux camélias illustre parfaitement le thème favori de l’époque : celui d’une courtisane réhabilitée par l’amour et l’ultime échéance, la mort.

C’est au cours d’un séjour à Paris que Verdi (1814-1901) assiste à une représentation de La Dame aux camélias. Si le compositeur est très touché par la pièce, c’est peut-être parce que sa première femme et ses deux petites filles sont mortes de phtisie. Mais surtout, le thème d’une femme rejetée par la bonne société à cause de son passé libertin, l’impressionne particulièrement. Il trouve là le sujet qu’il va développer dans La Traviata (en français la « dévoyée », celle qui sort du droit chemin). Il demande à son librettiste Francesco Piave d’en faire une adaptation aussi fidèle que possible. L’intrigue est respectée, seuls les noms changent, Armand devenant Aldredo et Marguerite Gautier Violetta Valéry. L’un des plus épisodes les plus émouvants de La Traviata, l’air d’Alfredo de l’acte II : De miei bollenti spiritii, qui se déroule à la campagne, n’est pas sans rappeler la retraite amoureuse à Saint-Germain-en-Laye organisée par Alexandre pour soustraire Marie à la fièvre des salons parisiens, durant l’été de 1845.

À Venise, La Traviata fait un four

Lors de sa création le 6 mars 1853 à La Fenice de Venise, l’opéra connaît un échec retentissant : « La Traviata a fait hier un grand fiasco. Pire que cela, les gens ont ri! », écrit Verdi le 7 mars. Qu’avait donc fait Verdi pour se heurter à une telle incompréhension du public ? Il a osé présenter des personnages réalistes et non mythiques et en la personne de Violetta, une femme « déchue » pour ce qu’elle a été, sans prétendre qu’elle était Vénus ou telle autre figure mythologique. En 1853, La Traviata passe pour une œuvre de provocation, une sorte de miroir de la vie privée de Verdi. Il faut se rappeler, en effet, qu’à l’époque de La Traviata, Verdi se trouvait lui-même dans une situation personnelle parallèle à celle de son œuvre, filant le parfait amour avec sa maîtresse Giuseppina Strepponi, la diva aux nombreuses liaisons et à la vie agitée. Les habitants de Brusseto (la ville natale de Verdi en Émilie-Romagne) accueillent le couple adultère par des insultes et une grande hostilité. Ils ne se marieront qu’en 1859. Lorsque Verdi a décidé de s’inspirer du drame de Dumas fils, Giuseppina a d’ailleurs essayé de l’en dissuader. Elle a pressenti que le public italien et la bonne société ne manqueraient pas d’établir un rapprochement entre elle-même et le personnage de la courtisane Violetta. Peut-être a-t-elle également entrevu dans le personnage de Germont, le père d’Alfredo, l’ombre de Barezzi, le beau-père et protecteur de Verdi, farouchement opposé à ce concubinage ?

Quoi qu’il en soit, La Traviata est l’un des opéras les plus novateurs de Verdi. Jamais le compositeur ne s’est autant attaché à l’évolution psychologique d’une  héroïne : l’amour naissant, la passion, la souffrance, le sacrifice sont dépeints avec une immense justesse. Et cet opéra est considéré de nos jours comme une œuvre majeure du répertoire, traduite et jouée dans le monde entier.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related

  • Pauline Viardot, la Callas du XIXe sièclePauline Viardot, la Callas du XIXe siècle Au XIXe siècle, Pauline Viardot s'impose comme diva assoluta grâce à sa voix d'une tessiture exceptionnellement étendue, mais aussi à ses dons dramatiques et à sa gestuelle d'une hardiesse […] Posted in History
  • Marie Curie : une femme, deux NobelMarie Curie : une femme, deux Nobel En 1903, l'Académie des sciences de Stockholm décernait le prix Nobel de physique à Pierre et Marie Curie ainsi qu'à Henri Becquerel pour la découverte de la radioactivité naturelle. Elle […] Posted in History