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La dompteuse d’éléphants

Jean d’Ormesson, de l’Académie française, a lu en avant-première le livre de Ségolène Royal, Ma plus belle histoire, c’est vous, paru mardi en France aux éditions Grasset.

Il était temps. On commençait à l’oublier. Pendant des mois et des mois, elle avait été partout avec un succès triomphal. À l’émission de PPDA, elle avait mis sa main sur l’épaule du paralytique et François Hollande aurait murmuré en coulisses: "S’il se lève, elle est élue". À Villepinte, à Charléty, dans tous les recoins de la France profonde, un agneau dans les bras, elle se sentait habitée, elle gravissait la montagne, elle se montait le bourrichon, elle invitait les gens à s’aimer les uns les autres. Dans sa veste blanche qui était devenue une légende au même titre que la minijupe, la robe Vichy de Bardot ou la soutane de l’abbé Pierre, c’était un mélange de Jeanne d’Arc, de la Sainte Vierge, de Bécassine au pays des mufles et d’Evita Peron. "Elle ressemble parfois, écrivait naguère Marc Lambron, à une Fée bleue se posant avec sa baguette magique dans l’atelier où des mannequins de bois attendent de prendre vie." Quand elle paraissait en public, tout le monde se levait, comme pour Danette, et laissait éclater sa joie. Touche-moi, Ségo, touche-moi! C’était la Danette de la démocratie participative, c’était la version féminine de ce Khalil Gibran qui avait écrit Le Prophète et Larmes et Sourires. Et puis, le 6 mai, le second tour, la défaite, le silence. Et peut-être, au loin, l’oubli.

Avec Ma plus belle histoire, c’est vous, voilà Ségo de retour. Et semblable à elle-même. Hip! Hip! Hip! Plus Mme Royal que jamais. Hourrah! C’en est un bonheur pour chacun d’entre nous qui se sentira, en la lisant, rajeuni de six mois, ou peut-être même d’un an ou deux, comme s’il ne s’était rien passé. N’allez pas croire surtout que Ma plus belle histoire, c’est vous soit un de ces livres rasants où est exposé tout au long, avec une foule de détails inutiles, un de ces programmes politiques devenus tout à fait démodés à l’époque des images. Pfuitt! C’est un livre très gai, et parfois même comique. Je lui prédis avec confiance le plus vif succès auprès des admirateurs de Barbara (dont je suis) et des malheureux électeurs socialistes à qui il fera tourner encore un peu plus leur pauvre tête égarée par la défaite et par les querelles intestines.

De quoi s’agit-il? D’une défense et illustration, par Ségolène Royal, de la candidate malheureuse à l’élection présidentielle. Sous le titre générique (je cite) d’ Histoire véridique des bourdes qui n’en étaient pas, tout y passe: La Marseillaise et le drapeau, les jurys citoyens, l’encadrement militaire, les talons aiguille dans les bidonvilles du Chili, le nucléaire iranien, Israël qualifié, au Liban, par le Hezbollah d’entité proche du nazisme, la "bravitude" et la justice expéditive en Chine, le charmant gazouillis de "Nous Kayé Karsé ça" à la Guadeloupe, les pièges des journalistes – "Il n’y a pas de journalistes amis" et "Entre les journalistes et moi existe un mur de verre incassable" – et des perfides imitateurs qui vous font dire n’importe quoi. Conclusion: le monde est méchant, il est injuste envers les femmes, et surtout envers la meilleure d’entre elles, qui est l’auteur de ce livre. Et, entre Ségo et Sarko, il y a deux poids, deux mesures.

Une partie du livre, mais ce n’est ni la plus importante ni la plus intéressante, est consacrée à "l’adversaire", à sa machine, à son argent, à ses médias. Sarkozy, les sondages, LCI et Le Figaro en prennent évidemment, c’est de bonne guerre, pour leur grade. C’est un peu attendu, c’est un peu répétitif, et on s’ennuie un peu. Ce n’est pas le cas quand la candidate et son défenseur – qui ne font, comme vous l’avez compris, qu’une seule et même personne – s’occupent de régler leurs comptes, non plus avec leur adversaire, mais avec leurs amis. Là, ça chauffe franchement.

D’un bout à l’autre de l’ouvrage, et c’est assez émouvant, on sent une femme blessée par l’inactivité, la méfiance, l’hostilité des siens. "C’est dans les sphères dirigeantes de mon propre parti, je n’apprends là rien à personne, qu’on a commencé d’instruire le procès de mon incompétence et de mon illégitimité." Ou: "Il fut ravageur de mettre à ce point en scène, si près de la bataille décisive, le spectacle des rivalités internes avec leur cortège de coups bas et de petites phrases assassines." Ou encore, dans un meeting socialiste à Arras: "Commence alors un concours de goujaterie dont on ne sait qui l’a gagné ce soir-là, tant le niveau était élevé." Quoi! dépeint par un des siens, c’était donc cela, le Parti socialiste! Adversaires déclarés et amis présumés finissent par devenir indiscernables: "Quand je me suis trouvée prise en tenaille aussi bien par une partie des gens de l’appareil du parti que par la droite, ce procès en incompétence et illégitimité a été redoutable." Disons les choses sans fard: "Comment se fait-il que les attaques soient plus venues de la gauche que de la droite?" Le pire est peut-être que la fin de l’aventure ne marque pas la fin des attaques: "C’est la première fois que l’on constate des règlements de comptes aussi violents après une échéance électorale de cette importance."

Dans ce cimetière des éléphants et dans le rôle de la dompteuse, Ségolène est imbattable et accablée de douleur. Elle finit par être victime d’une sorte de délire de la persécution qui lui brouille un peu l’esprit: "Les électeurs voulaient que mes anciens rivaux m’aident et m’épaulent comme à droite les rivaux de Nicolas Sarkozy se sont rangés derrière lui." Euh…, ma chère Ségolène, êtes-vous vraiment sûre que les rivaux de Nicolas se soient tous rangés derrière lui? Je crains, qui l’aurait cru, que vous n’ayez de la droite une vision idyllique.

Dans cette atmosphère délétère où la détermination du PS de mettre hors jeu sa candidate est le grand ressort de l’intrigue, il y a, grâce à Dieu, de bons moments qui constituent comme des sommets de la comédie politique. L’un d’entre eux, d’après Ségolène, a pour héros Michel Rocard. À quarante-huit heures de la clôture du dépôt des candidatures au Conseil constitutionnel, l’ancien premier ministre se pointe à l’antenne de campagne du 282, boulevard Saint-Germain. Il ne s’embarrasse pas de circonlocutions oiseuses: "Bonjour, Ségolène. Je suis venu te dire, primo, que tu n’y arriveras pas. Secundo, qu’il ne te reste que quelques heures pour te retirer." Stupeur de Ségolène. Elle murmure que, si elle se retirait, le parti convoquerait de nouveau les militants pour désigner un candidat. "Impossible, réplique Rocard. Les délais sont trop courts. Je dépose ma candidature au Conseil constitutionnel avant la clôture, et le tour est joué. C’est ta chance. Si tu ne la saisis pas, tu vas être balayée. Tu ne seras même pas au second tour." La transparence du PS a failli, ce soir-là, en prendre un sacré coup.

L’affaire Bayrou est peut-être plus réjouissante encore. Vers la fin avril, les négociations vont bon train entre Royal et Bayrou. La première a proposé au second le poste de premier ministre. Un soir, à 23 heures passées, Ségolène déboule devant l’immeuble de la rue Clerc, dans le VIIe, où habite François Bayrou. Elle l’appelle sur son portable. Elle veut monter: "C’est vous qui me l’avez proposé. Il faut bien se parler puisque le téléphone n’est pas sûr." Bayrou, selon Ségolène, fait cette réponse magnifique: "Non, non, ne montez pas, il y a du monde dans la rue."

"Il y a du monde dans la rue!" Tout le destin tragique d’un centre qui a longtemps été soumis à la droite et qui vient de changer de camp et de se rallier à la gauche – mais en catimini, en secret, il en a un peu honte et il ne faut pas que ça se sache – est éclairé d’un seul coup. On dirait une comédie de Feydeau où un adultère chafouin se mêlerait à l’ambition politique.

Comique avec Rocard et Bayrou, sinistre avec Strauss-Kahn qui lève les yeux au ciel, avec Fabius qui regarde avec ostentation sa montre ou ses chaussures et qui applaudit "du bout des ongles", avec Jospin, l’auteur de L’Impasse, qui devient, dans un style quasi dantesque, "l’homme du déni majeur", le livre est aussi porté, de bout en bout, par une formidable confiance en soi. "J’avais, après tout, au moins lavé l’affront de l’élimination de la gauche au premier tour." L’auteur n’est pas abattue par la défaite: elle voit dans son aventure "un rendez-vous manqué et une promesse de victoire".

Forte de ses dix-sept millions de voix, elle ne doute pas de l’avenir: "Je ne connais encore ni le lieu ni la date, mais je sais que nous nous retrouverons… L’autre nom de l’échec, c’est la victoire." Avec, à l’extrême fin de l’ouvrage, une touche de sensibilité romantique que chacun interprétera comme il voudra: "Oui, pour gagner une prochaine fois, il faudra le soutien de tout un parti et d’un compagnon amoureux, à fond avec la candidate." Ah! Bien sûr, nous sommes loin du Général, de Pompidou, et même de François Mitterrand.

Le lecteur referme le livre avec une pensée émue pour le Parti socialiste. Car il est douteux que ses dirigeants se mettent soudain à croire au destin politique de l’ex-candidate. Et il est peu probable que ses militants – et, en tout cas, l’auteur de l’ouvrage – renoncent jamais, entre larmes et sourires, à en être convaincus.

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