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La ferronerie de luxe, un métier en or

Pour les Américains fortunés, le talent des métalliers français n’a pas de prix. L’entreprise L-M-C Corp s’est exportée aux Etats-Unis en 1983. Dans son atelier du New Jersey, ses artisans développent leur expertise du travail du métal pour le bâtiment et la ferronnerie d’art. L’entreprise a participé à des chantiers prestigieux, comme celui de la rénovation de la statue de la Liberté à New York.

L’odeur de fer brûlé imprègne tout l’atelier. En bruit de fond, la petite musique des machines et les coups de marteau assénés à un rythme régulier. Des étincelles rougeoyantes s’échappent des chalumeaux et réchauffent la lumière blafarde des néons, suspendus au-dessus des établis. Mais le cœur de ce spectacle industriel ce sont les hommes. Ces artisans, vêtus d’un tablier en cuir, travaillent le bronze, le laiton, l’acier et le titane ; lunettes de protection sur les yeux, les métalliers domestiquent la matière, répétant les gestes d’un savoir-faire remontant au Moyen Âge. Escaliers, rampes, balustrades, portes, horloges, pieds de table… Ces Compagnons savent tout fabriquer, à l’ancienne. C’est la raison pour laquelle ils ont rejoint “Les Métalliers Champenois”, une entreprise de ferronnerie d’art et de métallerie de luxe, L-M-C Corp, installée depuis 1986 à Paterson, dans le New Jersey.

Créée en 1978, à -Rosnay en Champagne par plusieurs -Compagnons du Devoir, on peut encore aujourd’hui admirer leurs ouvrages : celui de la rénovation de la place -Stanislas à Nancy, les grilles et les portails du Grand Louvre, ceux des Tuileries à Paris, ainsi que la rénovation du George V ou le lustre de la cathédrale de Reims. Leur expertise en matière de conservation, rénovation et création leur permet même de décrocher un chantier titanesque : la restauration de la statue de la Liberté, dont le moule du visage est toujours accroché dans l’atelier de Paterson. Dix Français sont impliqués dans cette aventure qui durera quatorze mois.

“Nous avons prouvé qu’on était capables, cent ans après, de reproduire le même travail d’excellence que les créateurs originaux, également français”, se souvient, ému, le responsable de cette petite troupe, Jean Wiart. Le succès de cette opération de grande ampleur est tel que la maison mère proposera à son ouvrier en chef de rester aux Etats-Unis pour y ouvrir une filiale. C’est ainsi que Les Métalliers Champenois s’installent à Paterson. Très vite, l’entreprise engrange des commandes prestigieuses. Elle restaure le dôme de l’ancien immeuble de la police à -Manhattan – magnifique monument historique construit entre 1905 et 1909 et situé à Soho –, les deux grandes appliques à l’entrée du Dakota Building (1991), plusieurs bâtiments appartenant à l’Université de Columbia, et toutes les ferroneries des numéros 7 et 9 de la 72e Rue. Les Métalliers façonnent aussi le dôme en cuivre en forme d’ananas du City Hall de Brooklyn (1988) et œuvrent à la conservation des systèmes d’ouverture en bronze des fenêtres de la Duke Mansion, (Charlotte NC, 2001). Aujourd’hui, bien que séparée de l’entité française depuis 2007, la société se porte bien. Ses clients se concentrent entre la 69e et la 84e Rue, sur Park Avenue et la 5e Avenue. Il s’agit souvent d’enseignes célébres (Chanel, Vuitton, Dior, Tiffany…), et de quelques grands patrons comme Bill Gates, Ty Warner, David Ford, ou de personnalités du show-biz comme Madonna. Ralph -Lauren a quant à lui commandé en 1991 la balustrade en fer forgé des escaliers de sa résidence de Bedford.

“Nous ne sommes pas des artistes mais des artisans”

D’autres souhaitent garder secrets leurs travaux et font signer des contrats de confidentialité à l’entreprise. “Beaucoup ont fait fortune dans l’industrie, l’énergie ou la finance, explique Julien Legeard, président de L-M-C Corp. Ils sont très soucieux de discrétion. Ils viennent à nous car nous représentons la France, son goût, son raffinement. Nous véhiculons une histoire unique”. Cette histoire débute avec la ferronnerie d’art au XIIe siècle pour déboucher au XIXe siècle sur la métallerie, comme l’explique l’un des spécialistes en la matière, Jan Meyer, également rédacteur en chef de la revue Métal Flash.

“Après l’avènement de la ferronnerie d’art au Moyen Âge et surtout à la Renaissance, ce savoir-faire connaît une apogée au XVIIe et XVIIIe siècle, nous dit-t-il. C’est à cette époque aussi que l’on développe les techniques de dinanderie – une technique qui consiste à créer une forme à partir d’une feuille de cuivre, de laiton, d’argent ou d’étain, travaillé au marteau. Avec la révolution industrielle, à la  fin du XVIIIe en -Angleterre et au milieu du XIXe siècle en Europe, on voit arriver de nouveaux produits métallurgiques : des poutrelles, des profils fins de différentes tailles et calibrés de manière industrielle. Le métier change et les clients aussi.

L’aristocratie cède sa place à la bourgeoisie, séduite par les villas avec marquises (auvent vitré à la structure métallique), les rampes élégantes, les balcons ouvragés et surtout les serres tropicales. Ils profiteront de nouvelles techniques d’assemblage, plus rentables que la forge au charbon et vissent, ajoutent des rivets, à chaud ou à froid selon les épaisseurs et, au XXe siècle, commencent à souder à l’aide de postes à arc électrique.”

La volonté des métalliers est d’être à l’avant-garde de leur profession tout en perpétuant les  techniques anciennes et pointues. Une exigence qui aujourd’hui encore est de mise à Paterson. “Il faut compter dix ans pour obtenir un bon ouvrier après formation”, nous dit William, 48 ans, chef d’atelier de L-M-C Corp, onze ouvriers actuellement, et lui-même ancien Compagnon. Et encore faut-il suivre exactement les règles. “Nous ne sommes pas des artistes mais des artisans, nous n’avons pas une vie entière pour fabriquer une pièce. Nous voyons les choses de façon académique : ce qui sort de l’atelier doit avoir la qualité d’une pièce de musée” dit-il, prenant l’exemple de la rampe en acier avec décor et main courante en bronze, destinée à une maison du Connecticut pour laquelle Simon travaille.

“Pour que l’acier blanchi se retrouve sans aucun défaut, il faut le limer, puis passer du papier de verre avec un grain de 220, confie le ferronnier forgeron. Ensuite, on inclut des rosettes en bronze, coulées à partir d’un moule en résine. Quant à la main courante, elle est un peu spéciale : elle a été extrudée en France et passée au laminoir ici.” Une telle œuvre nécessite six à sept mois de travail. Mais aux Etats-Unis, ce délai ne semble pas poser de problèmes aux clients. “La majorité comprend et apprécie notre travail, confirme -William. Surtout, la clientèle américaine a les moyens d’acheter le temps, contrairement aux acquéreurs français. Du coup, nous poussons le travail très loin…”

Une antienne que tous reprennent, conscients que cette richesse leur donne la liberté d’exercer pleinement leur passion et de peaufiner les finitions. Mais cette quête de perfection n’est sans doute pas l’unique raison de leur engagement total dans ce métier. Au point même que certains disent ne pas avoir de temps pour une vie de famille… Reproduire les gestes du passé, rénover des pièces historiques permet aussi de prendre sa place dans l’épopée de l’humanité.

Guillaume a 26 ans. Compagnon depuis 2008, il vit à Paterson depuis trois mois et s’attelle à la construction d’une porte avec motifs coulés en bronze. “Le travail du métal est très physique et technique, mais le rendu est incroyable, dit-il visiblement épanoui. Surtout notre métier a une histoire, une identité. Nous travaillons à partir de ce que nos pères ont réalisé, nous nous inscrivons dans ce mouvement, nous transmettons, c’est important”. Au pied d’un escalier en spirale, à l’armature d’acier et de laiton, Vincent, 48 ans, Compagnon du Devoir et métallier-ferronnier exprime avec pudeur le lien qu’il entretient avec son ouvrage. “Si personne ne les endommage, ils peuvent tenir deux cents, trois cents ans, affirme-t-il. Evidemment, lorsque l’on effectue un tel travail, on laisse une trace de soi-même. Parfois, on apprend que notre pièce a été démontée, jetée, parce qu’elle ne plaisait plus. Ça fait mal au cœur car on a tellement donné”. Cet amour du travail bien fait est une vraie éthique de vie pour ces ouvriers. Une belle raison d’exister.

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