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La France amorce un “mouvement” vers l’Otan

En normalisant ses relations avec l’Alliance, Paris entend relancer parallèlement l’Europe de la défense.


 


Au milieu d’une campagne wallonne endormie, la grande base de l’Otan de Mons ne manque pas de symboles de la relation entre la France et l’Alliance atlantique. Les bâtiments de vilaine facture qui abritent le plus grand état-major stratégique de l’Otan, le Shape (Supreme Headquarters Allied Powers Europe) en sont un. Il avait fallu bâtir vite, en 1966, quand le général de Gaulle avait donné un an à ce QG pour quitter la France, lorsqu’il avait décidé de sortir de la structure militaire intégrée. Mais il y a aussi ce drapeau français, devant l’entrée du Shape. Les délégations en visite apprennent qu’il flotte de nouveau depuis 2003, date à laquelle des officiers français sont revenus au sein du QG.


 


Jean-Jacques Bart est «le» général français présent au sein du Shape. Au total, ils sont une quinzaine sur un état-major de 1.100 personnes. Un peu noyés dans la masse, «mais pas complexés», assure le général Bart. «Je commande la division entraînement, explique-t-il, et je ne ressens aucune différence d’attitude par rapport aux autres nationalités.» Les Français sont «insérés» et non pas «intégrés», nuance qui signifie qu’ils ne peuvent être bougés sans l’accord de Paris. Aujourd’hui, après ce premier pas de 2003 et plus de dix ans après la tentative avortée de 1996, la question d’un vrai retour de la France dans la structure intégrée se pose à nouveau.


 


Une formidable partie est en effet en train de se préparer. Tout a commencé avec quelques mots de Nicolas Sarkozy, fin août, exprimant son souhait que la France prenne «toute sa place» au sein de l’Alliance. Le ministre de la Défense, Hervé Morin, a emboîté le pas en prônant un «changement de comportement politique au sein de l’Otan», les Français y apparaissant trop souvent comme ceux qui «chipotent et qui barguignent». Depuis, le Tout-Paris stratégique – à commencer la commission du livre blanc –, planche sur le sujet.


 


La question a plusieurs étages. D’abord, est-il opportun ou non de reprendre sa place dans la structure intégrée ? À l’Élysée, où l’on veut «fluidifier» la relation franco-américaine, la tentation semble claire. Même si ce ne sont pas les conclusions de l’étude qu’Hubert Védrine a rendue récemment à Nicolas Sarkozy. L’ancien ministre des Affaires étrangères redoute que la France ne perde sa voix dans le monde, jusque-là portée par son non-alignement. Les «anti-rapprochement» estiment que la France gagne plus en jouant l’Otan «à la carte plutôt qu’au menu». Les «pro-rapprochement», eux, font valoir que la France perd aujourd’hui sur tous les tableaux.


 


«Nous donnons toujours l’impression de dire non d’abord, pour finir par faire ou accepter beaucoup de choses, explique un haut responsable militaire; résultat, on perd en termes de gain politique, d’image, d’influence, alors que nous contribuons fortement aux opérations.»


 


Doter de vraies capacités l’Europe de la défense


 


Deuxième étage du problème : comment négocier ce retour ? Dans le New York Times, ce week-end, Nicolas Sarkozy a réaffirmé qu’un «mouvement» de la France vers l’Otan était conditionné à une «avancée» sur l’Europe de la défense. «L’idée serait de présenter ce mouvement comme profitant à l’Europe de la défense tout autant voire plus qu’à la France, explique un diplomate, reste à savoir si les Européens vont nous suivre…» L’enjeu est notamment de doter l’Europe de la défense de vraies capacités de planification et de conduite des opérations, qui sont la condition de sa réelle crédibilité. Parmi les 27, le peu de foi en la défense européenne – et le peu de crédits à lui allouer –, peut être un obstacle. Mais se pose aussi très prosaïquement la place qu’il faudra faire aux Français dans l’Otan. Les Britanniques ou les Allemands y ont affecté plus de 1.500 officiers, contre 110 pour la France.


 


Et l’on arrive sur le troisième étage, celui des contreparties. Toujours dans le New York Times, Nicolas Sarkozy a posé comme autre condition que l’Otan fasse à la France «une place dans les instances de direction, au plus niveau». Pour les Français ou pour les Européens, Paris doit obtenir des postes stratégiques. L’Alliance ayant changé, ce ne sont plus ceux ciblés en 1996, lors de la première tentative de réintégration. Ce fut la fameuse «bataille de Naples» quand Paris avait demandé que le commandement Sud de l’Otan, assuré par un Américain, soit confié à un Européen…


 


La France s’apprête donc à faire un pari audacieux : jouer le jeu à l’Otan pour que d’autres ne fassent pas de l’antijeu sur l’Europe de la défense. Rompre avec sa réputation «anti-atlantiste» pour lever les suspicions qui pèsent sur la moindre de ses initiatives européennes. Ce «mouvement» français vers l’Otan signifiera de facto que l’on reconnaît que l’Europe n’a pas pour ambition – du moins à court terme –, d’assurer sa défense collective. Cette mission resterait dévolue à l’Otan, tandis que l’Europe se consacrerait à la gestion de crise. Les Américains seraient ouverts au dialogue. «Pour eux, l’Otan reste importante mais moins qu’auparavant. Ils la voient comme un instrument dont l’utilité varie, commente Frédéric Bozo, professeur à la Sorbonne Paris-III, ce n’est plus une alliance obligée, la mission définissant souvent la coalition». Qui plus est, en ces temps diplomatiques difficiles, George Bush ne bouderait pas un petit succès entre alliés.

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