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La French Connection, l’histoire d’un trafic inédit

Durant 50 ans, le “Milieu” marseillais et la mafia italo-américaine ont organisé le plus grand trafic mondial d’héroïne entre la France et les Etats-Unis.

“L’ennemi public n°1 aux Etats-Unis est la consommation de drogue”. Le 17 juin 1971, le discours du président Richard Nixon sonne comme une déclaration de guerre. Dans son viseur, l’héroïne venue de France qui se déverse à grands flots dans les rues américaines. Le pays compte 300 000 toxicomanes à la fin des années 60.

A Marseille, les affaires sont florissantes. La ville est devenue la plaque tournante du trafic international d’héroïne après-guerre. Cultivé surtout en Turquie, l’opium est transformé en morphine base, la matière première de la “Blanche”. Le “Milieu” exporte la drogue vers les Etats-Unis, écoulée sur place par Cosa Nostra, la puissante mafia italienne de New York.

Ancienne capitale de l’Empire colonial français, la cité phocéenne jouit d’une position idéale. En 1898, Paul Doumer, gouverneur général d’Indochine et futur président de la République, créé un monopole de l’opium dans le Sud de la France. Les soldats blessés de la Grande guerre ont besoin de morphine. Le Port de Marseille se développe, les trafics et la prostitution aussi.

Dans les années 30, des émigrés corses, chassés par la misère, rallient le continent. Vingt ans plus tard, leur rencontre avec le parrain italo-américain, Charles “Lucky” Luciano, marque l’ascension de la French Connection. “Les Corses et les Siciliens sont issus d’une même culture méditerranéenne où la famille, le sang et l’alliance sont les ferments d’une alternative au pouvoir central, à l’Etat”, analyse Thierry Colombié*, spécialiste du grand banditisme.

Marseille, le laboratoire d’héroïne de l’Amérique

Pour protéger leur business, les grandes familles copinent avec les politiques. Francisi, surnommé “Mister Heroin” par la presse américaine, est lié au SAC, la police parallèle du parti gaulliste. Venturi et Guérini sont proches de Gaston Defferre, maire socialiste de Marseille. Au début de la Guerre froide, les clans corses reçoivent même le soutien de la CIA pour casser les grèves des dockers de la CGT et des communistes. Il ne faut pas que la France bascule du mauvais côté du Rideau de fer. Le port libéré, Marseille peut devenir le laboratoire d’héroïne de l’Amérique.

Face au désastre sanitaire, Washington emploie les grands moyens et orchestre une polémique. En août 1971, un superflic du Narcotic Bureau (BNDD devenu DEA), John Cusack, est envoyé à Paris. Il déclare dans la presse que “Marseille était le lieu de transit des stupéfiants et que, dans cette ville, il y avait, forts de leur compte en banque, de leurs relations, du respect qui les entoure, trois ou quatre gros bonnets de la drogue qui se sentaient en sécurité”.

En colère, l’Elysée réclame le départ du fonctionnaire américain. La crise diplomatique n’est pas loin. En novembre, éclate l’affaire Delouette, du nom d’un agent du contre-espionnage français (SDECE), arrêté huit mois plus tôt dans le New Jersey alors qu’il prenait livraison d’une voiture chargée d’héroïne. Delouette dénonce deux colonels, ses anciens chefs, comme étant les organisateurs du trafic.

“Delouette était-il un simple passeur ou en service commandé, par le SDECE, pour alimenter une caisse noire des services secrets ? Personne ne le sait”, note Thierry Colombié. Le scandale déstabilise le pouvoir français. D’autres agents, comme Labay et Mertz ont bien trempé dans le trafic. Ce dernier fut même soupçonné par la CIA d’avoir fomenté l’assassinat de JFK.

Sous pression, Paris est obligé de réagir. “Formé à l’anti-gang, le commissaire Marcel Morin a été envoyé avec les meilleurs inspecteurs pour aller botter des culs à Marseille, rappelle Paul Higdon, ancien agent du BNDD en France. Le gouvernement avait enfin pris le problème au sérieux”. Infiltration, surveillance, filatures, écoutes, “indics”… la police adopte avec succès les techniques américaines. Les effectifs passent de 8 à plus de 70 policiers en quelques mois.

Et les résultats ne traînent pas. En 1972, le Caprice des Temps, un chalutier marseillais en partance pour Miami, est arraisonné avec 425 kg d’héroïne à bord. C’est la plus grosse saisie mondiale à ce jour. Des laboratoires clandestins cachés dans des villas en périphérie sont mis au jour. Jo Césari, “le chimiste aux doigts d’or”, est condamné à 20 ans de prison. En 1964, il tombait déjà avec plus de 100 kg de marchandise. En attendant, le trafic continue. Il se chiffre en millions de dollars.

L’héroïne française est la meilleure. Jusqu’à 98% de pureté.

“C’est comme la bouillabaisse, il faut avoir le truc”, disait le chimiste François Scapula. Le procédé artisanal serait lié à la fabrication du faux pastis. Pour le transport, les passeurs se transforment en touristes, hôtesses, couples de jeunes mariés. La drogue est dissimulée dans des valises à double fond (parfois diplomatique), des boîtes de paella, des bâtons de ski. Mais surtout dans des voitures.

En 1962, un animateur de télévision, Jacques Angelvin, est arrêté à New York par le Narcotic Bureau. Endetté, il transporte 52 kilos d’héroïne dans sa Buick arrivée par paquebot en échange de 10 000 dollars. L’histoire, immortalisée par le film The French Connection (1971) avec Gene Hackman, a donné son nom au trafic. Véritable nébuleuse sans chef identifié, ses filières gagnent le Canada, le Mexique et les côtes américaines. A l’époque, plus de 80% de l’héroïne aux Etats-Unis est française.

L’une de ces filières est contrôlée par le Toulonnais Jean-Claude Kella, dit “Le Diable”. Associé du Marseillais Francis le Belge, il est chargé de livrer la drogue aux “ritals” de New York. Il récupère des centaines de kilos d’héroïne acheminée à bord du Queen Mary. Pour éviter les “condés”, il change souvent d’adresse et d’identité. Jean-Claude Kella le discret mène pourtant une vie d’esthète. Il croise Frank Sinatra, visite les palaces, fréquente l’opéra. Et collectionne les femmes.

Ses amis s’appellent Laurent Fiocconi dit “Charlot” et Louis Cirillo, capo des Genovese, l’une des cinq familles de la mafia new-yorkaise. Pour rapatrier l’argent en Suisse, Kella s’offre même les services d’un banquier londonien. Trahi par deux Français, il est arrêté en août 1970 en Italie puis extradé aux Etats-Unis. Il écope d’une peine de 25 ans. “Les prisons françaises sont des pensionnats de jeunes filles comparées aux prisons américaines”, se souvient-il aujourd’hui.

Un policier français à New York

Dans l’enfer carcéral d’Atlanta, Jean-Claude Kella retrouve des compatriotes. Avec Christian, Doudou, Cori et d’autres, il forme le “Club des Français”. Ironie du sort, l’Attorney General Mitchell qui avait réclamé son extradition est emprisonné en 1975 suite au scandale du Watergate, qui pousse à la démission le président Nixon. Après 8 ans de mitard, Kella est enfin libre. “A l’époque, je ne savais pas les dégâts que l’héroïne pouvait faire. En France ce problème n’existait pas”. Il replongera.

En 1971, la France dépêche un policier marseillais à New York. “Cette antenne est notre première succursale à l’étranger”, sourit-on chez les Stups. Installé au consulat, Claude Chaminadas sert d’agent de liaison. “Je collectais des renseignements et participais aux arrestations et aux interrogatoires de suspects français, explique le spécialiste de l’infiltration. On gagnait presque 7 mois dans l’enquête”. La corruption des services ? “La police judiciaire n’est ni de gauche ni de droite, elle a trop à faire avec le Milieu”.

Entre Paris et Washington, la collaboration devient totale. En février, le ministre français de l’Intérieur Raymond Marcellin et le ministre américain de la Justice signent un protocole de coopération. Outre-Atlantique, la politique du repenti fait des miracles. Les trafiquants préfèrent le programme de protection des témoins aux 30 ans de prison ferme. C’est le début de la fin pour les “intouchables”. Jean-Baptiste Croce est “balancé”. Il est le premier parrain à tomber.

En 1974 a lieu à Marseille le grand procès de la French Connection. Croce est condamné à 18 ans de prison grâce la nouvelle loi répressive votée en 1970. Ses lieutenants, en fuite ou arrêtés, écopent de lourdes peines. Les règlements de comptes se multiplient. Les polices française et américaine appréhendent plus de 500 trafiquants en 3 ans. Les Etats-Unis persuadent alors la Turquie d’abandonner la culture de l’opium. Le réseau est démantelé. L’Amérique du Sud et l’Asie deviendront les fournisseurs des mafias mondialisées.

*La French Connection : les entreprises criminelles en France, de Thierry Colombié (OGC éditions, 2012)

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