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La haute culture fait rayonner Arles

Au cœur de la Camargue, la mécène suisse et milliardaire Maja Hoffmann parie sur la réconciliation d’une cité antique avec la modernité artistique.
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La tour Luma dessinée par Frank Gehry – une « tornade d’acier inoxydable », selon un critique américain – à Arles, dans le sud de la France. © Adrian Deweerdt

De loin, sa haute silhouette argentée évoque un geyser surgissant de la plaine de Camargue, cette région sauvage bordant la Méditerranée. De près, dominant d’anciennes friches industrielles transformées en centre d’art contemporain par la Fondation Luma de Maja Hoffmann, la tour cylindrique conçue à Arles par Frank Gehry tranche avec l’horizontalité d’une ville romaine ponctuée par l’obélisque de sa grande place et les clochers de ses églises. Créateur du musée Guggenheim de Bilbao en Espagne et de la Fondation Louis Vuitton à Paris, l’architecte américano-canadien a voulu que sa structure torsadée, érigée sur une rotonde qui fait écho aux anciennes arènes, évoque l’ »émergence des blocs rocheux des Alpilles » environnantes. Mais au coucher du soleil, frappées par ses rayons rasants, les milliers de facettes en inox qui l’habillent rappellent La Nuit étoilée de Van Gogh, peintre de la lumière provençale et Arlésien d’adoption.

Symbole du mariage d’Arles, cité antique multimillénaire, avec l’innovation artistique, la tour de Frank Gehry, baptisée « tour Luma », illustre la philosophie du projet de la mécène suisse. Héritière des laboratoires Hoffmann-La Roche, Maja Hoffmann connaît bien Arles, petite ville du sud de la France lovée dans une anse du Rhône. Elle y a grandi. Son père, Luc Hoffmann, a construit dans les années 1950 une station biologique dédiée à la conservation des marécages camarguais, où prospèrent flamants roses et taureaux sauvages. Malgré une vie tourbillonnante entre Bâle, Londres et New York, Maja Hoffmann n’a cessé de retourner à Arles. Et de favoriser son rayonnement, longtemps adossé à des merveilles architecturales romaines inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco, et depuis les années 1970, à la photographie. Grâce aux Rencontres de la photographie, festival estival à la portée internationale, Arles est aujourd’hui au huitième art ce que Cannes est au cinéma.

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Les anciennes friches industrielles du parc des Ateliers, à Arles, transformées en centre d’art contemporain par la Fondation Luma. © Rémi Benali

Son père se passionnait pour la nature et sa protection. Maja Hoffmann, elle, vit au rythme des beaux-arts dont elle veut célébrer la transversalité : la Fondation Luma (une contraction des noms de ses deux enfants, Lucas et Marina) voit le jour en 2004. Cette structure artistique entend aussi sauvegarder l’environnement. Eviter une urbanisation sauvage de la Camargue et du delta du Rhône et faire de la culture un élément dynamique de développement : c’est sur cette idée que s’est nouée l’alliance peu commune entre l’héritière Maja Hoffmann et le maire communiste d’Arles de l’époque, Hervé Schiavetti, convaincu que la culture peut faire vivre une ville et son territoire. Pour protéger ses monuments antiques – ses arènes inspirées du Colisée de Rome, son théâtre, son forum, ses thermes romains, ses remparts – et ses hôtels particuliers du XVIIIe siècle, Arles a mis en place un secteur sauvegardé. Et dès 2007, le maire a voulu anoblir les friches du parc des Ateliers, vestiges de la grande tradition manufacturière du XIXe siècle.

Un phare ultra-moderne sur la cité romaine

Déployé sur les onze hectares de ces anciens terrains rachetés par la Fondation Luma à la municipalité, le « campus créatif » de Maja Hoffmann est né de cette association public-privé. Pour faire vivre ce projet qui a ouvert ses portes le 26 juin 2021 (coût des travaux : 200 millions d’euros), la mécène s’est entourée des meilleurs architectes : Frank Gehry et l’Allemande Annabelle Selldorf, à l’origine de l’extension de la Frick Collection sur la Cinquième Avenue et celle du musée d’art contemporain de San Diego à La Jolla. Du haut de ses 56 mètres, la tour Luma, qui abrite le fonds photo et vidéo Hoffmann, surplombe un grand jardin dessiné par le paysagiste belge Bas Smets : 6 000 mètres carrés de pelouses et un étang de 2 500 mètres carrés. Dans cette « bande verte » au milieu des arbres, jouxtant l’Ecole nationale supérieure de la photographie, les anciens ateliers reconvertis en lieux d’exposition proposent, à côté de résidences pour artistes, des colloques, conférences, master class et restaurants.

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Les arènes, construites au cœur de la ville vers 80 après J.-C., lorsque Arles était une colonie romaine. © Daniele Antoniol

A la différence de François Pinault et de Bernard Arnault, les deux Médicis français, Maja Hoffmann se défend d’être une collectionneuse. Elle préfère le rôle d’animatrice, d’ »agitatrice d’idées » suscitant rencontres et vocations. Mission réussie : chaque année les Luma Days réunissent à Arles les grands artistes du moment – les plasticiens Gilbert et George, la photographe Annie Leibovitz, le chorégraphe Benjamin Millepied – et célèbrent de grands architectes ou designers disparus comme Jean Prouvé et Charlotte Perriand. Une programmation à la mesure des citoyens d’honneur d’Arles : Vincent van Gogh, dont la fondation, présidée par Maja Hoffmann, accueille des créateurs modernes et contemporains, ou l’artiste minimaliste coréen Lee Ufan, qui a choisi la cité provençale pour sa propre fondation.

Le beau attire le beau et la culture d’autres cultures. Archéologie, photographie, gastronomie, cinéma, Arles brille de mille feux. Au risque sans doute d’un « effet Bilbao », comme on surnomme l’afflux touristique provoqué par le musée Guggenheim, qui a transformé ce petit port du Pays basque espagnol en Luna Park. A terme, Arles escompte aussi un boom. Mais que les amoureux de la Provence se rassurent : les terrasses et ruelles ombragées de la ville, surnommée par le poète romain Ausone « la Petite Rome des Gaules », peuvent affronter sans perdre leur charme les assauts de la modernité.


Article publié dans le numéro d’août 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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