The Observer

La lutte pour les droits reproductifs en France et aux Etats-Unis

A première vue, il peut sembler que la France progresse en matière de droits reproductifs, tandis que les Etats-Unis, où de plus en plus d’Etats limitent l’accès à l’avortement, régressent.
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© Antoine Maillard

Le contraste pourrait difficilement être plus frappant. En avril 2021, la France a étendu l’accès aux avortements médicamenteux de cinq à neuf semaines de grossesse afin que les femmes puissent conserver leurs droits pendant l’épidémie de coronavirus. A l’inverse, le Texas a adopté en mai une loi interdisant la plupart des interruptions volontaires après six semaines de grossesse et plusieurs autres Etats ont depuis annoncé leur intention de durcir leur législation en la matière. Deux démocraties, deux mentalités très différentes.

A première vue, il peut sembler qu’un pays progresse en matière de droits, tandis que l’autre régresse. Une chose est sûre : si la décision du Texas a été largement relayée et commentée par les médias français, l’inverse n’est pas vrai. La nouvelle législation, entrée en vigueur en septembre après que la Cour suprême des Etats-Unis a refusé de se prononcer sur une requête effectuée en urgence, fait du Texas le premier Etat à interdire l’avortement à un stade aussi précoce. D’un point de vue français, la loi dite « Heartbeat » (battement de cœur) laisse perplexe à plusieurs égards. Le plus frappant est qu’elle ne sera pas appliquée par le gouvernement de l’Etat du Texas mais par des citoyens privés, qui peuvent poursuivre les prestataires de ces services et tout individu aidant une femme à les utiliser. Les plaignants pourraient se voir accorder jusqu’à 10 000 dollars. Que des gens ordinaires puissent devenir des chasseurs de primes – terme utilisé par l’un des juges dissidents de la Cour suprême – est stupéfiant. Tout aussi surprenant est le fait que la loi ne prévoit aucune exception en cas de viol ou d’inceste (bien que le gouverneur texan ait hardiment promis d’« éliminer le viol » dans son Etat).

La décision de la législature texane est considérée par beaucoup comme un pas de plus vers l’abrogation de Roe v. Wade, la décision de la Cour suprême de 1973 confirmant que les Américains ont un droit constitutionnel à un avortement sûr et légal. A un niveau plus fondamental, cependant, les attitudes à l’égard de la sexualité et des droits reproductifs aux Etats-Unis se durcissent depuis plusieurs années. Toujours au Texas, l’accès à la contraception est limité dans de nombreuses régions de l’Etat : des données récentes de l’ONG Power to Decide montrent qu’au moins 1,7 million de femmes à faibles revenus vivent dans des comtés n’ayant pas un accès raisonnable à un centre de santé proposant des méthodes de contraception. Au niveau national, le nombre de femmes vivant dans ces « déserts contraceptifs » est estimé à plus de 19 millions. Le climat politique ambiant n’a guère contribué à remédier à cette situation. Au contraire, les organisations fournissant des informations et une assistance en matière de planification familiale ont été privées de financement ou soumises à une « règle du silence » qui, entre autres, interdit aux médecins de renseigner les femmes sur leurs droits en termes de sexualité et de contraception.

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© Antoine Maillard

Comparez cela à ce qui se passe en France, où le gouvernement a récemment annoncé que les femmes jusqu’à 25 ans auraient droit à la gratuité de la contraception, ainsi que des rendez-vous chez le médecin, des tests et autres procédures médicales, à partir de l’année prochaine. La contraception est gratuite en France pour les 15-18 ans depuis 2013, et pour les moins de 15 ans depuis août 2020. Pour les femmes des autres tranches d’âge, 65 % du coût de la plupart des contraceptifs est couvert par le système de santé publique. L’avortement, légalisé en 1975, est autorisé jusqu’à 12 semaines après la conception (et au-delà en cas d’urgence médicale). Les formalités sont également simplifiées. Les femmes souhaitant subir une intervention doivent consulter deux fois un médecin au préalable et respecter un délai de réflexion d’une semaine, sauf en cas d’urgence. L’avortement médicamenteux est aussi disponible, mais dans un délai plus court. Les coûts des deux procédures sont couverts par la sécurité sociale. Plus largement, la politique officielle de la France en la matière, telle qu’elle est définie par le ministère de la Santé, repose sur la capacité des personnes à avoir « une sexualité responsable, satisfaisante et sûre ainsi que la liberté pour les personnes de choisir d’avoir des enfants si elles le souhaitent et quand elles désirent ». Cette politique inclut la contraception, l’interruption volontaire de grossesse et la prévention de l’infertilité en dehors des techniques de reproduction assistée.

A première vue, les deux pays sont donc aussi différents que possible en matière de santé publique et de bien-être sexuel, notamment en ce qui concerne l’interruption de grossesse. Et pourtant… Les attitudes en France ont considérablement évolué depuis la légalisation de l’avortement au milieu des années 1970. Des sondages récents semblent montrer que les opinions sont aujourd’hui partagées à peu près également sur la question de savoir si les 220 000 interventions réalisées chaque année constituent une « situation normale ». La tolérance qui a prévalu au cours des deux dernières décennies est de plus en plus remise en question dans les milieux conservateurs. Et une nouvelle génération de jeunes s’oppose de plus en plus à la législation en vigueur. Les mouvements pro-vie, tels que Les Survivants, exploitent les réseaux sociaux pour séduire les milléniaux et la génération Z à l’aide de vidéos et d’images choc. Le slogan féministe « Mon corps, mon choix » est devenu « C’est mon corps, pas ton choix » pour les manifestants des marches contre l’avortement. Et d’autres militants demandent que les embryons bénéficient du même statut juridique que les êtres humains.

Il y a peu de chances qu’une remise en cause majeure de la loi française actuelle se produise dans un avenir immédiat, comme cela pourrait être le cas aux Etats-Unis, où un procès en cours comme Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization dans le Mississippi pourrait sonner le glas de Roe v. Wade. Malgré tout, les tendances dans les deux pays sont similaires, bien qu’à des degrés différents. Plus d’une centaine de centres de contraception ont fermé dans toute la France au cours des dix dernières années, un nombre croissant de médecins refusent de pratiquer des avortements et les campagnes de désinformation en ligne minutieusement organisées (« Vous allez devenir stérile », « Votre mari va vous quitter ») se multiplient. Fait étonnant, le président (masculin) du syndicat national des gynécologues et obstétriciens a ouvertement qualifié l’interruption de grossesse d’« homicide ». Une porte-parole de l’organisation de défense des droits des femmes Osez le féminisme ! a qualifié cette déclaration de « révoltante » et de « très mauvais signe », indiquant que les femmes ne peuvent plus compter sur les gynécologues ou leurs représentants pour défendre l’accès à l’avortement. D’autres associations pro-choix tirent aussi la sonnette d’alarme et appellent leurs membres et le grand public à être vigilants. En évoquant les mots de Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »


Article publié dans le numéro de novembre 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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