Cinéma

« La transidentité n’est pas liée à un moment spécifique de la vie »

Petite fille de Sébastien Lifshitz, à partir du 17 septembre en salles américaines, est le portrait émouvant de Sasha, sept ans, née dans un corps de garçon, et le combat de sa famille pour faire accepter sa différence.
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Sasha dans Petite fille de Sébastien Lifshitz. © Agat Films & Cie – Arte France. Courtesy of Music Box Films.

Le documentariste français Sébastien Lifshitz s’intéresse depuis 25 ans aux combats et constructions d’identités singulières : Les Invisibles (2012) raconte des couples homosexuels vieillissants qui témoignent d’une vie d’insoumission, Bambi (2013) la trajectoire d’une des premières vedettes transexuelles de music-hall parisien, tandis qu’Adolescentes (2019) suit l’évolution pendant plusieurs années de deux jeunes filles que tout oppose. Il évoque avec nous son dernier film.


France-Amérique
: Le sujet de la transidentité avait été abordé dans Bambi, mais il s’agissait de capturer le regard d’une femme âgée sur son passé. Pourquoi avoir effectué un retour vers l’enfance avec Petite fille ?

Sébastien Lifshitz : Lorsque j’ai demandé à Bambi à quel moment de sa vie elle avait pris conscience qu’elle était une femme, elle m’a répondu : « Du plus loin que je me souvienne, je l’ai toujours ressenti au plus profond de moi-même. » J’ai pris conscience que la transidentité n’était pas liée à un moment spécifique de la vie, comme on pourrait le croire, qui arrive à la puberté, mais que ce phénomène peut apparaître à tout âge et qu’il serait passionnant d’essayer de rencontrer un enfant aujourd’hui qui soit dans cette situation.

Comment s’est faite la rencontre avec Sasha et sa famille ?

La recherche d’un enfant transgenre et d’une famille qui accepterait d’être filmée convoquait la problématique des espaces de rencontre. Il faut savoir qu’en France il n’y a presque aucun lieu dédié à la question de la dysphorie de genre. La plupart du temps, les parents qui se retrouvent dans cette situation sont complètement perdus : ils ne savent pas vers qui se tourner et dans le pire des cas, il y a de la violence ou de la censure. On a passé une annonce en expliquant notre démarche sur un forum internet où les parents d’enfants transgenres pouvaient échanger sur leurs situations et c’est ainsi que la mère de Sasha nous a répondu.

La caméra est auprès de Sasha, elle l’accompagne dans sa construction et ne laisse pas voir un autre discours dissident – celui du directeur de l’école par exemple. Pourquoi avez-vous fait le choix de produire une image exclusivement centrée sur votre sujet ?

Je n’ai pas voulu faire un documentaire qui prenne la forme d’une étude sociologique mais un portrait de vie qui raconte la quotidienneté de cette famille afin que l’on puisse comprendre la vie intérieure de cette enfant. Même si je voulais qu’il y ait une place pour l’école, avec le directeur et la maîtresse, ils ont refusé une quelconque collaboration avec le film. C’était fou de ne pas accéder à un lieu de vie où les enfants sont censés s’épanouir, interagir, comprendre le monde et la société. L’école était devenue une zone interdite.

Ces résistances des communautés locales face aux différences et leur attachement à la norme induisent-elles que la France est une société particulièrement genrée ?

Globalement, nous vivons dans des sociétés qui sont des machines à nous conformer à des modèles extrêmement genrés poussant les enfants à s’identifier à leur genre de naissance. C’est très compliqué d’être un enfant avec une identité mouvante et il y en a beaucoup qui comprennent assez vite que la règle du jeu c’est de choisir son camp au risque de devenir un élément rebelle et de s’attirer les foudres de leurs camarades, parfois du personnel pédagogique ou du cercle familial. C’est terrible que la différence puisse déclencher tant d’hostilité.

Lors d’une rétrospective de votre travail au Centre Pompidou en 2019, vous aviez déclaré que « l’intime est politique ». S’agit-il d’une constante dans votre œuvre ?

L’essentiel de mes films sont des histoires intimes et souvent des films-portraits. J’ai toujours eu ce sentiment qu’en racontant des choses a priori banales sur la naissance d’un désir ou la construction d’une identité, cela faisait apparaître des enjeux éminemment sociaux et politiques. On est sans arrêt pris dans un contexte contraignant avec lequel on ne cesse de batailler toute une vie pour aller vers la liberté. C’est une lutte pour chacun.


Rendez-vous sur le site du distributeur pour la liste complète des cinémas américains projetant le film.

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