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La vie privée des présidents, deux modes d’emploi

La médiatisation du divorce du couple Sarkozy : du jamais vu en France. Chaque instant, chaque regard, chaque présence ou absence de l’un ou de l’autre est décrit, décrypté, analysé et photographié. Dans ce que Time Magazine appelle, à juste titre, « The Sarkozy Soap Opera », cet homme et cette femme, même s’ils sont le président de la République et la première Dame-ou parce qu’ils le sont-n’ont pas réussi à garder leur drame personnel dans l’intimité familiale.

On croyait pourtant acquis comme règle immuable et permanente que la vie privée d’une haute personnalité politique, et a fortiori d’un président de la République, était, en France, une affaire personnelle dont la presse ne parlait jamais tandis qu’aux États-Unis, elle appartenait au domaine public, devenant ainsi une proie rêvée pour les médias. Même si la langue française n’a pas de mot pour privacy, la France abritait ses dirigeants des regards trop envahissants des journalistes et des photographes, et les Français respectaient la vie privée des hommes publics. On savait bien que tel ou tel président avait une (ou plusieurs) maîtresses, mais les journaux n’en faisaient pas mention et ne publiaient pas des photos prises au téléobjectif par des paparazzis. Ainsi, en 1989, quand un journaliste demanda à François Mitterrand lors d’un point de presse de commenter la rumeur sur sa fille naturelle, le Président lança en guise de réplique un dédaigneux « Et alors ? », et passa à la question suivante. L’existence de Mazarine, connue par de nombreux initiés, ne fut rendue publique que quelques années plus tard et par Mitterrand lui-même ! Aucune loi n’obligeait cette pudeur médiatique mais la société française acceptait volontiers qu’elle reste, précisément, privée. La vie personnelle des dirigeants était protégée par un consensus de discrétion. Il n’est pas évident que la vie privée des dirigeants américains soit plus piquante que celle de leurs confrères d’outre-Atlantique, mais elle semble exciter les médias américains à un tel point qu’on peut se demander si une personnalité politique importante peut espérer la moindre « privacy ». Au moins, c’est l’image que l’Amérique donne depuis la présidence de Bill Clinton.

Même si la presse américaine n’a pas (encore ?) atteint la férocité irresponsable d’une certaine presse britannique, elle s’est emparée des affaires Jennifer Flowers (pendant la première campagne présidentielle de Bill Clinton en 1992) et surtout du célébrissime scandale Monica Lewinsky pendant son deuxième mandat. Bien entendu, si Clinton avait adopté une attitude « Et alors ? » mitterrandienne plutôt que de mentir, il se serait peut-être épargné le procès de destitution (impeachment) que la majorité républicaine assoiffée de sang faillit gagner. Mais il est peu probable qu’un tel comportement hautain aurait satisfait l’Amérique profonde où les questions du sexe n’ont pas cessé d’être traitées avec hypocrisie. Pourtant, la vie privée des présidents américains ne fut pas toujours matière à ragots médiatiques. L’activité amoureuse de John F. Kennedy était un secret de polichinelle à Washington, surtout qu’elle concernait Marilyn Monroe et une femme liée à la Mafia. Mais les journaux n’en parlaient pas. À croire qu’entre JFK et Bill Clinton, les présidents se sont tous comportés comme des enfants de chœur ! Dans un autre registre, Lyndon Johnson a insisté pour montrer à la télévision sa cicatrice après une ablation de la vésicule biliaire. Mais la presse était plutôt gênée par cet exhibitionnisme présidentiel et n’avait qu’un souhait : que Johnson ne subisse pas une nouvelle intervention dans une partie plus délicate de son corps.

À une époque plus lointaine, la presse américaine a fait preuve d’une discrétion remarquable. Elle accepta sans problème de montrer Franklin Roosevelt debout ou assis, mais jamais en train de se déplacer, car si tout le monde savait qu’il était atteint de la polio, le grand public ne savait pas que sa paralysie l’empêchait de se déplacer autrement qu’en chaise roulante. La presse se taisait également sur sa longue liaison qui a failli briser son mariage, comme elle se taisait sur les bruits d’une liaison que le général Eisenhower aurait eue avant de devenir président (et, on imagine, de redevenir monogame). Autres temps, autres mœurs. Mais les mœurs à l’heure actuelle sont à la transparence. La transparence n’est même plus considérée comme une valeur positive, voire nécessaire en démocratie, elle est devenue une valeur absolue, une fin en soi. En France, certains tiennent Sarkozy pour responsable de la publicité excessive accordée à sa vie privée parce qu’il l’aurait trop vécue devant les feux de la rampe. Si Ségolène Royal avait gagné, la séparation du couple Royal-Hollande n’aurait sans doute pas eu le même impact médiatique (et certainement beaucoup moins à l’échelle internationale), car Nicolas Sarkozy suscite un intérêt hors du commun et Ségolène Royal est loin de l’égaler. La couverture par la presse américaine du divorce Sarkozy est liée à l’impact considérable du nouveau président français aux États-Unis mais elle est inséparable du drame très humain du couple. Les Américains, tout comme les Français, vont continuer de s’intéresser au sort de cet homme et de cette femme que le public trouve sympathiques, sans qu’il y ait des « bons » ni des « méchants ». Les concernés, eux, tâcheront tant bien que mal de préserver ce qui leur reste de vie privée, mais ce sera difficile. Cécilia pourra tenter de s’éclipser à New York ou même à Paris ; pour le président, la vie élyséenne, au su et vu de tout le monde, le protègera moins. Il faudra qu’il se défende comme il le pourra-comme il l’a fait tout récemment avec éclat en quittant l’émission 60 Minutes, quand la journaliste de CBS, pourtant chevronnée, a essayé, malgré deux refus courtois mais fermes du Président, de le faire parler de son mariage. Au moins, vie privée et vie publique sont dissociées, même si la nouvelle transparence exige que toutes deux soient entièrement livrées aux médias. Personne ne pense que le chagrin évident qu’a Nicolas Sarkozy aura la moindre influence sur sa capacité à diriger la France. À l’annonce du divorce, c’est le socialiste Arnaud Montebourg qui a résumé la situation avec clarté mais avec un certain manque d’élégance : « La France se moque comme d’une guigne des peines de cœur de ses dirigeants politiques. Le pays a des questions à résoudre plus graves qui sont sur la table ». Désormais en France, le président de la République et son épouse sont des « people ».

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