Résidence

La Villa Albertine réinvente le soft power à la française

Pour mieux coopérer avec les Etats-Unis dans le domaine des arts et des idées, la France a lancé un nouveau concept de résidence pour artistes. Sa Villa Albertine s’inscrit dans la lignée des résidences historiques de la France à l’étranger – à Rome, Madrid et Kyoto – mais entend renouveler la tradition de la diplomatie culturelle française et le regard des citoyens américains sur sa culture.
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Le banc Fallen Tree des designers parisiens Benjamin Graindorge et Valérie Maltaverne (YMER&MALTA) accueille depuis le mois de septembre 2021 les visiteurs aux services culturels de l’ambassade de France à New York. © Beowulf Sheehan

« Ce que nous voulons ? Réinventer la Villa Médicis aux Etats-Unis. » Gaëtan Bruel, le conseiller culturel de l’ambassade de France à New York et le directeur de la toute nouvelle Villa Albertine, est conscient du défi. Son modèle a été créé à Rome en 1666, sous l’impulsion de Louis XIV, pour permettre à des artistes français de s’imprégner de la culture italienne, alors au sommet, et en retour faire rayonner la culture française dans le monde.

La Villa Médicis, érigée sur la colline du Pincio, s’est depuis ouverte à tous les champs de la création. Ce palais Renaissance, avec ses sept hectares de jardins à l’italienne et sa vue spectaculaire sur le centre historique de Rome, a accueilli de prestigieux résidents dont les travaux ont fait briller la culture française : des compositeurs (Berlioz, Bizet, Debussy), des photographes (Patrick Faigenbaum, Agnès Geoffray), des cinéastes (Xavier Beauvois, Sam Stourdzé, l’actuel directeur), des écrivains (Hervé Guibert, Marie Ndiaye) ou encore des peintres (Ingres, Balthus, directeur de 1961 à 1977, Yan-Pei Ming, l’un des nombreux pensionnaires étrangers).

Statue en papier japonais de sept mètres de haut, Le Veilleur de José Lévy monte la garde devant la Villa Kujoyama, à Kyoto. © Shimpei Hanawa

La Casa de Velázquez, ouverte en 1920 dans la Cité universitaire de Madrid, puis la Villa Kujoyama, édifiée en 1992 sur les flancs du mont Higashi, à Kyoto, par l’architecte japonais Kunio Katō, ont aussi pour objectif de renforcer le dialogue interculturel. Terrains fertiles de création et vecteurs de soft power, ces résidences françaises ont longtemps été l’exemple d’une « fertilisation croisée » réussie, témoigne Gaëtan Bruel. Mais ce contexte n’existe plus. Entre la France et les Etats-Unis, désormais tournés vers l’Asie, le « déséquilibre d’attention » est manifeste. Comment changer le regard des Américains sur la France, dissiper les malentendus – sur la laïcité, notamment – et réhabiliter l’image passéiste de la culture française ? Comment rendre le « message français » audible en Amérique ?

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Une immersion « hors les murs » dans l’écosystème américain

« Il était temps de renouveler en profondeur notre concept de villa pour répondre aux aspirations des créateurs et des penseurs telles qu’elles ont évolué et incarner une villa idéale pour le XXIe siècle », explique Gaëtan Bruel. Le conseiller culturel de 32 ans, ancien administrateur du Panthéon et de l’Arc de triomphe, passé par l’Ecole normale supérieure et le Quai d’Orsay, récuse l’idée d’un lieu unique dans un pays continent. « Aucune ville américaine ne peut, à elle seule, incarner la diversité des dynamiques culturelles du pays. » Pour éviter, malgré les bienfaits de l’interdisciplinarité, de créer une communauté de Français pratiquant l’entre-soi, il a eu l’idée d’une structure en réseau : un siège à New York et des antennes dans neuf autres villes. Chacune incarnant les grandes tendances contemporaines : la digitalisation à San Francisco, le nouveau divertissement à Los Angeles, la conquête spatiale à Houston, l’urgence environnementale à Miami, la fabrique urbaine à Chicago ou la révolution de la connaissance à Boston.

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Fondée par Louis XIV en 1666, la Villa Médicis offre sept hectares de jardins à l’italienne et une vue spectaculaire sur le centre historique de Rome. © Académie de France à Rome - Villa Médicis
Une des chambres historiques de la Villa Médicis, dans les anciens appartements du cardinal Ferdinand Ier, avec son décor Renaissance et son mobilier conçu par Balthus dans les années 1960. © Assaf Shoshan

Pour le conseiller culturel, mieux vaut accompagner individuellement chaque résident – une soixantaine par saison, soit deux fois plus qu’à la Villa Médicis, dont une partie venant d’autres pays que la France – et les « projeter » sur le terrain qu’ils explorent. Finie « la belle endormie», comme la résidence romaine était surnommée dans les années 1980. Pas question qu’un artiste s’enferme pendant trois mois dans un atelier : avec un accompagnement sur mesure et l’assistance des services culturels de l’ambassade et d’un réseau de partenaires américains, il doit pouvoir s’immerger dans un nouvel écosystème. Le but : que les artistes et intellectuels français fassent communauté avec leurs homologues américains, là où ils travaillent.

Ce nouveau système doit profiter au développement professionnel des résidents. Cette année, par exemple, « les passionnés de cinéma rencontreront les scénaristes de la Writers Guild et présenteront un projet de série que nous aiderons à placer sur le marché », détaille Gaëtan Bruel. « Le musée des Beaux-Arts de Rouen et son partenaire, la National Gallery of Art de Washington, vont réfléchir ensemble au potentiel de la réalité virtuelle comme pratique culturelle. Et grâce à un accord entre la Philharmonie de Paris et l’orchestre symphonique de Saint-Louis, Stephanie Childress, une cheffe de 22 ans, aura l’opportunité de diriger une dizaine d’orchestres. »

« Reprendre l’offensive culturelle aux Etats-Unis »

Parallèlement, des artistes et des chercheurs consacrés vont pouvoir poursuivre leurs travaux. L’historien Patrick Boucheron finalisera avec un film ses recherches conduites à New York, Boston et Chicago sur les similitudes entre peste noire, sida et Covid. L’écrivain de science-fiction Alain Damasio se rendra dans la Silicon Valley à la découverte des « furtifs », ces créatures invisibles et imaginaires qui ont donné son titre à son dernier roman, et les architectes du collectif GRAU, Susanne Eliasson et Anthony Jammes, dialogueront avec les résidents de Chicago pour comprendre le futur du vivre-ensemble urbain.

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Pour son projet « Fleuve Océans », le photographe et plasticien Nicolas Floc’h s’intéressera à la couleur du Mississippi, de sa source dans le Minnesota jusqu’à son delta en Louisiane. © Laurent Lecat/Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur

« Grâce à nous, ils soulèvent le toit du monde ; ils nous doivent un retour d’expérience », dit Gaëtan Bruel, évoquant un think tank où seront enregistrées les propositions élaborées par les résidents. In fine, dix cinéastes éparpillés dans dix villes américaines réaliseront un film sur l’Amérique contemporaine telle qu’ils la voient : une collection de courts métrages qui s’intitulera U.S.A. vus par, en clin d’œil au film Paris vu par signé par six réalisateurs de la Nouvelle Vague en 1965.

Pour cette première saison, inaugurée en septembre 2021, la Villa Albertine a lancé une invitation à une quarantaine d’institutions françaises pour l’aider à identifier les créateurs et penseurs les plus éminents et coproduire ces résidences. Reste à les mettre sur orbite pour qu’ils puissent s’exprimer, progresser et porter la flamme d’une nouvelle culture. Pour Gaëtan Bruel, « c’est l’occasion de reprendre l’offensive culturelle aux Etats-Unis, où la France est trop souvent cantonnée à son art de vivre, sans qu’on reconnaisse à ses créateurs une capacité à penser et transformer le monde ».


Article publié dans le numéro de janvier 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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