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La visite de Kadhafi controversée

La visite officielle du colonel Kadhafi à l’Élysée soulève de vives polémiques en France comme ailleurs. Alors que l’initiative de Nicolas Sarkozy est très critiquée dans l’Hexagone, la presse américaine s’incline face à cette décision.

Nouveau dérapage, en ce qui concerne la rencontre entre Nicolas Sarkozy et le colonel Mouammar Kadhafi : dès le deuxième jour de visite, le dirigent libyen contredit le discours officiel français. « Tout d’abord, nous n’avons pas évoqué, moi et le président Sarkozy, ces sujets » répondait-il à la question de David Pujadas sur la volonté du chef de l’État français de faire progresser la Libye sur les droits de l’Homme. Lors de son entretien télévisé sur France 2, celui que l’on appelle le « Guide de la grande révolution libyenne » ajoutait : « Nous sommes des amis et nous coopérons », provoquant une agitation dans les rangs de l’opposition. « Les règles morales ont été bafouées par cette visite », déclarait Ségolène Royal lors de la manifestation organisée contre la venue de Kadhafi, mardi soir, près du Mur pour la paix. « Terrible, inquiétante et inacceptable » disait de cette venue François Bayrou, également présent. « Qu’un dictateur sanguinaire soit riche ou pauvre, cela ne change rien à sa nature » ajoutait-il. « Discuter avec M. Kadhafi ne me gêne pas mais déployer de tels fastes pour cette visite me gêne beaucoup », déclarait à son tour le maire de Paris Bertrand Delanoë.

Il s’agit de la première visite du dirigeant libyen sur le territoire français depuis 34 ans, devenu persona non grata depuis son coup d’État en septembre 1969 qui renversa la monarchie d’Idriss 1er. Cette visite, loin d’être inattendue, fait suite aux accords passés en échange de la libération des infirmières bulgares, prouesse diplomatique du couple présidentiel fin juillet 2007. Nicolas Sarkozy qui déclarait à cette époque ne pas avoir négocié de contribution financière pour ce geste annonçait, dès le premier jour de la rencontre, la signature de contrats pour un total de 10 milliards d’euros en faveur de la France. Objets de ces tractations : essentiellement des avions militaires et civils, des armes et un réacteur nucléaire pour la désalinisation de l’eau. Si Dassault, Airbus et Areva se frottent les mains, les garants des valeurs morales grincent des dents. En témoignent les déclarations violentes de Rama Yade, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, également en charge de des droits de l’Homme. À noter aussi, la réaction du ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner, qui soutenait cette rencontre du bout des lèvres. Le chef de l’État français, qui tenait à rappeler la volonté de la France de faire respecter les droits de l’Homme, justifiait cette visite officielle en disant vouloir encourager les efforts du colonel depuis les dernières années. « Ma conviction la plus profonde est que la France doit parler avec tous ceux qui veulent trouver le chemin de la respectabilité et de la réintégration dans la communauté internationale. Il faut encourager ceux qui tournent le dos au terrorisme. Il faut encourager ceux qui tournent le dos à la possession de l’arme nucléaire », disait Nicolas Sarkozy lors du point presse de lundi. En France, la déclaration de Kadhafi dès le lendemain a fait l’effet d’un deuxième coup dur pour l’image présidentielle.

De l’autre côté de l’Atlantique, la démarche du chef de l’Élysée est beaucoup plus relativisée. La correspondante pour le Guardian et le New York Times, Elaine Sciolino, relève la réponse audacieuse du président français : « C’est bien joli, le principe qui consiste à ne pas vous mouiller, à ne pas prendre de risques… être si certain de tout ce que l’on pense pendant qu’on prend un capuccino sur le boulevard Saint Germain ». Elle aborde également l’angle de la « rédemption » pour justifier l’arrivée Kadhafi en France. De son côté, le Time rappelle que « Des voyages similaires entre des autorités allemandes ou américaines et le régime libyen pour discuter de la coopération stratégique et financière ont eu lieu régulièrement ces trois dernières années ». Et le journal de rappeler l’attitude controversée de Nicolas Sarkozy alors qu’il félicitait Poutine pour sa victoire aux élections parlementaires, tout en mettant en avant le tempérament sans précédent du président. « Aucun autre leader européen n’aurait suivi cet exemple. On peut aussi douter qu’ils décrocheraient leur téléphone pour appeler Kadhafi ». Si la presse américaine relève tout de même un accueil en grande pompe pour un « ancien terroriste », Condoleezza Rice déclarait aussitôt qu’elle « espérait aller en Libye très bientôt pour développer les investissements là-bas ».

Les déclarations de Yama Rade, reprises dans tous les articles américains, et le renouvellement de la confiance et de l’amitié du président auront surement fini de convaincre les États-Unis que, loin d’être lâche, la France se bat pour ses convictions. Et cela rapporte. « 4,5 milliards d’accords commerciaux viennent de s’ajouter au 10 milliards », rappellent tous les journaux américains, à l’heure où les Français crient à outrage aux droits de l’Homme.

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