Entretien

Lafayette, le grand médiateur

S’il est un Français dont tous les Américains connaissent le nom, c’est bien Lafayette. Surnommé « le héros des deux mondes », son rôle dans la guerre d’indépendance est en fait peu documenté. Sa carrière politique en France, après son retour des Etats-Unis, l’est encore moins. Il se trouve que deux livres retraçant son destin exemplaire ont été publiés récemment : aux Etats-Unis, Mike Duncan propose Hero of Two Worlds: The Marquis de Lafayette in the Age of Revolution et en France, Laurent Zecchini a publié Lafayette, héraut de la liberté. Zecchini, longtemps journaliste au Monde, a l’avantage d’avoir eu accès aux archives personnelles du marquis. Il nous explique pourquoi Lafayette est sous-estimé en France.
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur pinterest
Partager sur whatsapp
Partager sur email
© Sylvie Serprix

France-Amérique : Pourquoi consacrer plusieurs années de recherche sur Lafayette, qui n’est pas en France un personnage central de notre histoire nationale ?

Laurent Zecchini : Mon livre vise à corriger cette impression, erronée : Lafayette, acteur de premier plan de la première phase de la révolution de 1789, artisan de l’abdication de Napoléon et de la montée sur le trône de Louis-Philippe pendant la révolution de 1830 ; Lafayette, qui fut le symbole et le porte-drapeau de tant de mouvements de libération en Europe ; Lafayette, qui incarna le soutien de la France aux Américains pendant la guerre d’indépendance, ne serait pas un personnage important de notre histoire nationale ? Mais vous avez raison : Lafayette est un personnage mésestimé et c’est pourquoi je crois qu’il est temps que l’Histoire lui rende justice. Pourtant, cette indifférence historique n’empêche pas que son nom reste connu de tous les Français, qui sentent qu’il a joué au XVIIIe siècle un rôle non négligeable, sans être capables de dire lequel.

Aux Etats-Unis, c’est une icône, presque sur le même pied que les Pères fondateurs. En France, il est décrit comme un aventurier, sans trop d’armature intellectuelle. Il paraît modéré en tout, ce qui n’est pas en France un titre de gloire…

Je crois que si Lafayette est vilipendé par nombre d’historiens français, c’est beaucoup à cause de la tradition historiographique française, qui a été nourrie pendant des décennies par la vision jacobine de la Révolution française, laquelle a longtemps été influencée par l’école marxiste. Pour résumer : on est républicain ou on ne l’est pas ; de la prise de la Bastille à la Terreur en passant par l’exécution de Louis XVI et l’abolition de la monarchie, la Révolution est un tout. Alors
bien sûr, Lafayette, avec son modérantisme, ses hésitations et ses scrupules, mais surtout son refus de la radicalité, est suspect. Modéré ? Aucun doute. C’est un homme du centre, qui chercha à rendre compatible le roi et la révolution. Quant à la question de son « armature intellectuelle », convenons qu’en effet Lafayette n’est pas un penseur. Est-il pour autant un personnage mièvre ? Ce n’est apparemment pas ce que pensaient des hommes et des femmes comme George Washington, Thomas Jefferson, James Madison et en France, Rochambeau, Condorcet, Madame de Staël.

Ce qui attire Lafayette aux Etats-Unis, initialement, est un désir de gloire militaire et la volonté d’en découdre avec l’ennemi anglais, plus que de contribuer à la naissance d’une république. Mais arrivé sur place, il s’enthousiasme pour la cause des insurgents. La rencontre avec Washington fut-elle un tournant affectif ?

Lafayette a perdu son père, tué par un boulet anglais, à l’âge de 1 an et 11 mois, et Washington n’a pas eu d’enfant. Il est probable que Lafayette soit apparu au commandant de l’armée américaine comme le fils qu’il aurait aimé avoir. Cette rencontre est aussi un tournant du destin : le chef charismatique des insurgents va confier des responsabilités militaires croissantes au jeune Français – il n’a alors que 19 ans –, qui saura faire fructifier sa notoriété : en Amérique pendant la guerre, en France ensuite, puisqu’il reviendra à la cour de Versailles auréolé de gloire. En revanche, ce n’est pas la rencontre avec Washington qui a incité Lafayette à participer à la guerre d’indépendance. Ce sont les récits de la révolte des Américains contre la puissance coloniale anglaise qui l’ont décidé, dès août 1775, à partir pour l’Amérique. A l’époque, il n’est pas question de participer à une expérience démocratique outre-Atlantique. Mais qui, en France, parle de république ? Personne. Lafayette va s’imprégner des idéaux de liberté en Amérique, ce qui ne le convertira pas au modèle institutionnel républicain. Il assumera cette contradiction apparente : ses principes sont républicains, mais il pensera que la France n’est pas mûre pour un régime républicain.

La contribution de Lafayette fut-elle décisive pour l’indépendance américaine ou l’exagère-t-on à dessein des deux côtés de l’océan ?

Aujourd’hui, Lafayette est un personnage commode, précisément parce qu’il reste une icône, facile à ressortir de l’Histoire lorsque les relations franco-américaines connaissent une période de tension. De ce point de vue, il est un gimmick diplomatique. Les présidents américains et français ne résistent pas à la tentation de le remettre régulièrement sur le devant de la scène pour saluer l’amitié historique – et supposément inaltérable – entre la France et les Etats-Unis. Quant à son rôle historique, il faut le reconnaître sans l’exagérer : Lafayette a créé un engouement en France en faveur du soulèvement des Américains contre l’Angleterre ; il a été courageux et a participé aux grandes batailles de la guerre d’indépendance. Mais il était soutenu par Vergennes, alors secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, et la France de Louis XVI voulait une revanche contre l’Angleterre.

marquis-de-lafayette-la-fayette-heraut-de-la-liberte-Laurent-Zecchini-3
© Sylvie Serprix

Comment Lafayette réagit-il à l’esclavage qu’il découvre en Amérique ?

Il ne réagit pas. Lorsqu’il débarque en Caroline du Sud, le 13 juin 1777, il est accueilli par Benjamin Huger, riche planteur du Sud, et ses esclaves. L’Amérique que découvre Lafayette est comme cela : esclavagiste, mais ce concept n’a pas encore de sens, en tous cas pour des officiers et aristocrates français. Il est probable que sa prise de conscience date de septembre 1777. Blessé lors de la bataille de Brandywine, il sera accueilli par Henry Laurens, riche planteur, marchand d’esclaves et… abolitionniste. Plus tard, en 1781, le général Lafayette emploie des espions, souvent des Noirs. L’un d’eux, James Armistead, devenu James Lafayette, sera affranchi en 1787. Les convictions anti-esclavagistes de Lafayette vont se forger lentement : sans doute a-t-il lu les Réflexions sur l’esclavage des nègres de Condorcet, paru en 1781. Toujours est-il que ses propres réflexions vont connaître un aboutissement dans la fameuse lettre qu’il écrit à George Washington, le 5 février 1783, pour lui demander de participer à une expérience d’affranchissement graduelle des esclaves noirs. Washington décline poliment cette proposition, tout comme Thomas Jefferson. Lafayette mènera ce projet à terme en achetant la propriété La Belle Gabrielle, en Guyane. De ce point de vue, il est sans conteste un précurseur.

En 1824-1825, Lafayette effectue une tournée de star dans tous les Etats américains de l’époque. De là datent les villes et autres lieux qui portent son nom et sans doute la notoriété dont il jouit aujourd’hui encore. Pourquoi effectue-t-il cette tournée ? Pour la gloire, par nostalgie ? Pour être mieux reconnu en France ?

Ce quatrième et dernier voyage est d’abord motivé par une période de marasme politique en France. L’opposition libérale, à laquelle appartient Lafayette, va être laminée par le scrutin du 25 février 1824. C’est le bon moment pour prendre du champ et accepter l’invitation de ses amis américains. Ce sera une tournée triomphale, comparable à celles de George Washington en 1781 et 1789. Fortement médiatisée par les Américains comme par Lafayette, les journaux de l’époque s’en faisant largement l’écho, elle va permettre au marquis un rebond politique à son retour en France.

Six ans après Lafayette, Tocqueville passera sept mois aux Etats-Unis et en rapportera une vision de l’Amérique qui fait encore autorité. Lafayette, en revanche, s’exprime peu sur la société américaine, comme s’il l’idéalisait sans l’avoir vue. Ce jugement est-il trop sévère ?

La comparaison avec Tocqueville est tentante. Lorsque celui-ci se rend en Amérique, en 1831, il est chargé par le gouvernement français d’aller étudier le système pénitentiaire américain. Il en revient dix mois plus tard avec le magistral De la démocratie en Amérique. Les Etats-Unis sont alors une démocratie qui fonctionne et c’est ce système politique que va étudier Tocqueville. La situation de Lafayette est bien différente : il se rend en Amérique pour faire la guerre et non une étude sociologique. C’est vrai qu’il ne consacre pas de temps à prendre des notes sur la société américaine, qu’il va pendant longtemps idéaliser. Mais Lafayette revient avec un bagage intellectuel fondamental : l’idéal de la liberté et des droits de l’homme, qui va faire le tour du monde.


Lafayette, héraut de la liberté
de Laurent Zecchini, Fayard, 2019.

Hero of Two Worlds: The Marquis de Lafayette in the Age of Revolution de Mike Duncan, Public Affairs, 2021.


Entretien publié dans le numéro de novembre 2021 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

couv-cover-france-amerique-magazine-decembre-december-2021-pop-up

Le meilleur de la culture française

Publié dans un format bilingue, en français et en anglais, le magazine France-Amérique s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la culture française et à l’amitié franco-américaine.

Déjà abonné ? Se connecter