Enquête

L’Amérique rêvée et sans pitié des clandestins français

Un millier de Français illégaux ont été expulsés des Etats-Unis entre 2004 et 2013. Invisibles, les clandestins français vivant sur le territoire américain aspirent à mener une vie ordinaire d’expatriés et caressent l’espoir d’être un jour régularisés. Un rêve qui pourrait se concrétiser pour nombre d’entre eux si l'amnistie souhaitée par Barack Obama venait à être appliquée. Mais les républicains semblent déterminés à bloquer le plan de régularisations massives.
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« Les gens acceptent que les hispaniques ou les immigrés issus de pays pauvres soient illégaux. Mais un Européen, c’est louche. On pensait que j’avais fait quelque chose de grave ou que je n’étais pas normale. » Pendant six ans, Sandrine [les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des témoignages], une Française âgée de 42 ans, a vécu dans l’illégalité à San Francisco. Sa situation économique était satisfaisante. Mais sa santé physique et morale se sont vite détériorées. « Je pensais à mon statut tous les jours, je n’étais pas tranquille. J’ai appris que des Français avaient été déportés. Je craignais que ça m’arrive aussi. »

Quelques centaines ou plusieurs milliers ? Il est impossible de recenser le nombre de clandestins français aux Etats-Unis. Leur profil est varié. « Ils ont souvent en commun l’idée de l’aventure, du rêve américain », constate Pierre Georges ­Bonnefil, un avocat qui tient depuis dix ans une permanence mensuelle au consulat de France à New York sur les questions d’immigration. En 2013, selon le Department of Homeland Security, 46 ­Français ont été expulsés des Etats-Unis car ils n’avaient pas de visa en règle. Le plus bas chiffre de cette décennie. En moyenne, une centaine de ­Français ont été expulsés chaque année par les autorités américaines car leur statut ne leur permettait pas de séjourner aux Etats-Unis. Quelque 3 999 Français clandestins sont rentrés volontairement et à leurs frais en France depuis 2009, en accord avec les autorités américaines. Une manière d’éviter les poursuites, accompagnée d’une interdiction de territoire de dix ans.

« Les Etats-Unis ont besoin d’immigrés, légaux ou non, pour fonctionner »

Pierre Georges Bonnefil constate, depuis cinq ans, une augmentation du nombre de jeunes Français arrivés aux Etats-Unis avec un visa de tourisme (ESTA) qui décident de rester sur le territoire américain au-delà des trois mois réglementaires. « L’ESTA leur permet d’entrer facilement sur le territoire américain », explique-t-il. « Certains Français en profitent pour s’installer parce qu’ils aiment le pays. D’autres parce qu’ils veulent investir de l’argent. Ils se sentent plus libres ici. » Ces Français déchantent vite lorsqu’ils constatent que, sans visa en règle, les portes se ferment. Sans numéro de sécurité sociale, il est difficile, voire impossible selon les Etats, d’ouvrir un compte en banque, de trouver un logement ou de passer le permis de conduire.

« Certains rentrent en France, d’autres restent car ils savent qu’à New York par exemple, ils peuvent toujours trouver des petits boulots qui paient cash », constate l’avocat. C’est le cas de David, 26 ans, à New York depuis sept mois, et en situation illégale depuis quatre mois. « Je suis venu aux Etats-Unis pour rejoindre un ami, lui aussi sans visa depuis près d’un an. Nous avons tous les deux le même travail qu’en France, serveur, mais on est payé le double à New York. » Malgré son statut, David ne se considère pas comme un immigré illégal, mais comme un expatrié comme les autres. « Je ne fais de mal à personne. Les New-Yorkais m’ont bien accueilli. Ils comprennent mon choix de vie car ils connaissent la situation économique en Europe. »

David ne veut pas prendre le risque de faire une fausse carte de sécurité sociale ou une carte verte contrefaite et d’être inquiété par la police. « Je préfère passer inaperçu. Je sais que les Etats-Unis ont besoin d’immigrés, légaux ou non, pour ­fonctionner. Je ne risque rien. » Il n’envisage que deux pistes possibles à son avenir : « Soit je rencontre une Américaine et je reste vivre ici, soit j’essaye de m’installer dans un autre pays anglophone. Mais je ne veux pas revenir en France pour être au chômage. »

Un sentiment de paranoïa et de peur

S’installer aux Etats-Unis en 2005, Sandrine l’a elle aussi vécu comme une libération, après avoir cherché du travail, en vain, pendant près d’un an en France. Pourtant, son statut de clandestin lui a rapidement pesé. Forte d’une première expérience aux Etats-Unis dans la légalité de 2000 à 2003, Sandrine savait qu’elle pourrait bien gagner sa vie en proposant des cours particuliers de français à des enfants et des adultes, même sans visa de travail. Revenir aux Etats-Unis, c’était aussi fuir la France. « Je ne supportais plus la France, la lenteur, les entretiens qui ne mènent à rien, le manque de dynamisme, l’esprit de fatalité. Je regrettais San Francisco. »

Mais après trois ans passés sans accroc dans l’illégalité, Sandrine accuse le coup. « J’étais devenue parano. Si je voyais des agents de l’immigration dans le Bart [le réseau de train de la baie de San Francisco], je descendais aussitôt et ne l’utilisais plus pendant un certain temps. Je prenais peur dès que j’apercevais la police. Je ne traversais jamais au feu rouge, ni en-dehors des passages piétons. Je suivais tout à la lettre. » Ses relations sociales ont aussi été affectées. « J’ai perdu des amis. Tout leur réussissait ici et ils ne me comprenaient pas. » Célibataire, Sandrine se sentait rejetée par les Américains dès lors qu’elle leur avouait son illégalité. « Ils me laissaient tomber, pensant que j’avais fait quelque chose de mal. Ils me traitaient comme une criminelle. D’autres disaient qu’ils se marieraient avec moi, mais la relation n’était pas égale, équilibrée. Ils se sentaient supérieurs, comme s’ils allaient me sauver. Je ne pouvais pas rester. »

Depuis 2011, Sandrine vit légalement aux Etats-Unis. Elle s’est finalement mariée avec un Américain, après lui avoir longtemps caché son statut. « Un jour, il a voulu aller au Mexique et j’ai dû lui dire que je ne pouvais pas quitter le pays. Il a  compris et ne m’a pas jugée car sa mère était irlandaise et avait eu elle aussi des problèmes de papiers. » Ses années d’illégalité n’ont pas empêché son union auprès de l’administration américaine. Si Sandrine n’avait pas rencontré son époux, elle aurait pu être concernée par la réforme de l’immigration voulue par Barack Obama et être régularisée, à terme. Cinq millions d’immigrés illégaux attendent aujourd’hui cette amnistie qui était une promesse de campagne du président. Le 20 novembre dernier, Barack Obama s’est adressé à la nation et a présenté son projet de régularisation des sans-papiers (undocumented), le plus important depuis Ronald Reagan en 1986.

Le président américain entend imposer sa décision par décret, sans solliciter le Congrès à majorité républicaine, pour une mise en œuvre dès 2015. Barack Obama fait pourtant face à de fortes oppositions : d’une part, un juge fédéral au Texas a ordonné que le plan de régularisations soit temporairement bloqué. La Maison Blanche a fait appel et a demandé la suspension de la décision du juge. Ensuite, les républicains, majoritaires au Congrès depuis les élections de mi-mandat, sont déterminés à bloquer le projet en engageant un bras de fer sur le budget du département de la Sécurité intérieure, dans le but d’annuler la réforme voulue par Barack Obama.

Pas de régularisation possible sans une volonté politique

Cette amnistie de Barack Obama ne concernerait que les illégaux présents sur le territoire américain depuis cinq ans, avec un casier judiciaire vierge et ceux qui ont un enfant légal aux Etats-Unis. Il est impossible d’évaluer le nombre de Français qui pourraient en bénéficier. Selon Pierre Georges Bonnefil, ils seraient nombreux. « Lors de ma permanence mensuelle au consulat de France à New York, je rencontre 20 à 30 personnes. Quarante pour cent d’entre eux sont ici illégalement et beaucoup aux Etats-Unis depuis plusieurs années. Je reçois beaucoup d’appels téléphoniques de Français illégaux, une vingtaine me contactent chaque mois. Sans compter tous les illégaux qui se cachent. Beaucoup ont suivi quelqu’un ici par amour, ont depuis eu un enfant et attendent cette amnistie. »

La plupart des illégaux faisant appel aux conseils de cet avocat spécialiste de l’immigration cherchent à régulariser leur situation. « Le plus dur pour moi, c’est de leur dire que je ne peux pas faire grand-chose. Sans l’amnistie voulue par Obama, ils n’ont aucune chance d’être régularisés. Même s’ils gagnent à la loterie pour la carte verte, leur dossier risque d’être retoqué. » Si Pierre Georges Bonnefil explique aux illégaux français que la régularisation est impossible sans une amnistie fédérale, il leur conseille d’être le plus honnête possible pendant leurs années d’illégalité. Un casier judiciaire vierge est primordial. « Pour prouver qu’on est aux Etats-Unis depuis cinq ans, il faut ­justifier qu’on a payé ses impôts pendant son activité sur le territoire. Beaucoup craignent de le faire car ils sont en situation illégale, mais c’est une erreur. Si la réforme de l’immigration passe, avoir payé ses impôts pendant des années d’illégalité sera très favorable à leur dossier. »

Bien que Pierre Georges Bonnefil prévienne les Français qui le consultent des conséquences de la clandestinité sur le territoire américain, ils restent nombreux à prendre le risque. « Je leur explique qu’ils ne pourront plus prendre l’avion, qu’ils seront comme dans une prison. Mais beaucoup d’entre eux préfèrent cela à un retour chez eux. » Pour espérer revenir un jour aux Etats-Unis, une solution pour ces illégaux est de solliciter un « Voluntary Departure » auprès d’un juge ou du Department of Homeland Security : ils promettent de quitter les Etats-Unis, à leurs frais, sous 120 jours. En échange, aucune interdiction de territoire ne leur sera appliquée. « Le gouvernement doit vous accorder ce statut de ‘Voluntary Departure’. Mais si vous avez dépassé de dix ans la date de votre visa ou si vous n’avez pas un casier judiciaire vierge, l’administration vous le refusera sans doute », prévient Pierre Georges Bonnefil.

Même sans interdiction de territoire, l’arrivée à la douane aux Etats-Unis n’est pas garantie. « Lorsque ces Français, autrefois illégaux, passeront de nouveau la frontière, on va parfois les mettre à l’écart et leur poser plusieurs questions dans une pièce fermée. C’est ce qu’on appelle la secondary inspection. Les douaniers vont les suspecter de vouloir rester à nouveau illégalement sur le territoire. »


Article publié dans le numéro de janvier 2015 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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