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Le général français qui dirige l’OTAN

La France a effectué cette année un retour remarqué dans l’Alliance Atlantique. Dans la foulée, le général Stéphane Abrial, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air française, est le premier Européen à diriger le commandement allié de la transformation. Après avoir pris ses fonctions le 9 septembre 2009 à Norfolk (Virginie), il est maintenant responsable de ce que sera l’Otan de demain.

L’homme a un physique imposant, une poignée de main franche et un regard qui vous dévisage du haut de son 1,92 m. À 55 ans, le général français Stéphane Abrial vient d’être nommé à la tête du commandement suprême allié dit de « Transformation » de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (Otan) avec pour mission de dessiner l’Otan de demain.

Créé en 2003, son état-major basé sur le sol américain est l’un des deux plus importants avec celui dit des « Opérations » qui se trouve à Mons, en Belgique, et est dirigé par l’amiral américain James Stavridis.

Le général reçoit sur la base de l’Otan au nord de Norfolk, une ville portuaire de Virginie qui accueille 100 000 soldats. « Norfolk est un paradis pour les militaires », résume le lieutenant-colonel Sallé, proche collaborateur de Stéphane Abrial. « Rendez-vous compte, il y a quasiment autant de soldats ici que dans l’armée de terre française ».

À l’ombre des immeubles modernes du centre-ville, subsistent de vieilles bâtisses qui attestent des violentes batailles de la révolution américaine, durant laquelle Lord Dunmore, gouverneur anglais de Virginie, résista longtemps aux assauts des patriotes américains. Et près des docks et des navires qui cicatrisent, se dresse, en majestueux gardien d’un patrimoine maritime de Norfolk, l’USS Wisconsin, frégate historique de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre de Corée.

Installé dans cette ville au riche passé militaire, le rôle du général Abrial est clé. L’ancien commandant de la 5e escadre de pilotes de chasse d’Orange lors de la première guerre du Golfe, imagine l’Otan de demain. Il doit construire une organisation militaire qui soit capable de réussir la campagne afghane et de gérer les futurs conflits. Une responsabilité et un poste que le général français accueille avec fierté et humilité.

D’une voix posée et grave, il dit « être très heureux de pouvoir prendre la tête de ce commandement ». « C’est une grande marque de confiance qui m’est faite là et je ne peux y rester insensible », ajoute-t-il. « Je sais aussi que le défi est important et qu’être le premier Européen à assumer cette tâche me confère une obligation de résultat. »

La passation de pouvoir entre le général américain James N. Mattis, le prédécesseur de Stéphane Abrial, et le général français s’est déroulée le 9 septembre dernier sur le porte-avions Eisenhower de l’armée américaine en présence des hauts représentants de l’Otan et des armées françaises et américaines.

Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l’Otan, et James Mattis ont tous deux relevé « la dimension historique pour l’Otan » de l’occasion. Le secrétaire général qui a pris ses fonctions un mois avant Stéphane Abrial et s’est mis en tête d’accélérer la prise de décision à l’Otan, a même déclaré à l’issue de la cérémonie « espérer que la France jouera un rôle clef comme force motrice des réformes de l’Otan. »

Nicolas Sarkozy avait directement négocié la présence d’un général français pour marquer le retour de la France dans le commandement allié. Aujourd’hui, le président de la République ne manque pas d’y faire référence lors de ses interventions publiques comme ce fut le cas lors de son passage à New York le 23 septembre : « La présence du général Abrial à Norfolk est très importante pour l’Otan et pour la France. Nous l’avions voulue et nous l’avons eue », avait-il affirmé lors d’une réception pour la communauté française.

Le général Abrial a une responsabilité politique au-delà de son rôle militaire. Pour l’Élysée et les états-majors français, il est aussi – et avant tout- un ambassadeur de choix de la France dans l’Otan et dans le monde. « Vous savez, je me définis avant tout comme un Européen sur le sol américain, je crois que c’est important de voir les choses de ce point de vue », relativise-t-il.

Norfolk, un glorieux passé militaire

Avant d’arriver à Norfolk, Stéphane Abrial avait déjà vécu aux États-Unis. En 1974, il était élève officier à l’US Air Force Academy. Il a aussi obtenu son diplôme de l’Air War College de Montgomery en Alabama en 1991. « Ma fille est née pendant mon séjour en Alabama », dit-il. « Elle n’y a vécu que dix jours, mais elle a la nationalité américaine. »

Le bureau du commandant de l’Otan se situe dans un état-major impersonnel et administratif où il a fallu remplacer les portraits de son prédécesseur pour mettre ceux du nouveau propriétaire des lieux. Un décor dénué de fioritures que Stéphane Abrial quitte régulièrement pour se rendre dans les différentes nations de l’Otan et pour « proposer une stratégie d’évolution aux différentes armées qui bénéficieront à l’Otan dans son ensemble ». Les 28 membres de l’Alliance prennent toutes leurs décisions par consensus et le général va devoir effectuer un gros travail de fond pour les convaincre du bien-fondé de sa stratégie.

Un déplacement en Afghanistan est déjà prévu très prochainement pour apporter soutien aux troupes et constater sur place l’état des forces en présence. Une commission militaire de l’Otan comprenant des représentants de tous les membres de l’Alliance, y a d’ailleurs conclu une visite le 15 octobre. Au cours de ce voyage, elle s’est notamment penchée sur la collaboration entre les troupes de l’Otan et l’armée afghane.

Principal théâtre d’opération de l’Otan, l’Afghanistan est un conflit qui éprouve les forces alliées. Huit ans après leur arrivée sur place, les 100 000 soldats de l’Alliance Atlantique peinent de plus en plus à endiguer l’insurrection des talibans, qui s’est considérablement intensifiée et étendue depuis deux ans. Un soldat de l’Otan meurt en moyenne chaque jour. Depuis 2001, 35 militaires français y ont ainsi perdu la vie.

« Le commandement que je prends en charge n’est pas un acteur sur le terrain, mais nous leur apportons un soutien d’ordre stratégique », précise Stéphane Abrial. « Il faut des forces plus mobiles qui peuvent se déployer de manière plus rapide et rester plus longtemps en place. À très court terme, mon commandement a beaucoup travaillé sur les mines artisanales, véritable fléau en Afghanistan. »

À long terme, pour construire l’Otan du futur, Stéphane Abrial devra composer avec le général Mattis, ancien titulaire du poste et désormais en charge d’élaborer les contours de l’armée américaine de demain. « Je salue le travail qui a été fait par mon prédécesseur et continue d’entretenir d’excellentes relations avec lui, nous devons travailler en étroite collaboration », déclare le général qui sait que la transformation de l’Otan ne se fera pas sans une évolution rapide des forces américaines. Ces dernières constituent encore la majorité des forces déployées sur le terrain. « Il existait un lien très fort entre la transformation des capacités de l’Otan et celle des États-Unis. Aujourd’hui, les Européens doivent gagner en poids dans ce processus », ajoute-t-il.

Hervé Morin, ministre français de la Défense avait déclaré : « La France continue de porter l’ambition d’une défense européenne forte, permettant à l’Union européenne d’exercer des responsabilités d’acteur international majeur et d’agir quand cela est nécessaire, l’Otan et l’Europe de la défense sont complémentaires et se renforcent mutuellement ».

Stéphane Abrial, va devoir faire coexister le concept d’une Europe de la Défense forte avec la réalité d’une coopération de la France dans l’Otan. Et s’il permet à l’Alliance Atlantique d’évoluer, l’ancien adjoint à l’état-major particulier de Jacques Chirac, aura réussi à marquer de son empreinte européenne Norfolk « l’américaine ».

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