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Le Palais des Tuileries

On ne tourne pas la page sur la vie d’un monument disparu : on la lit et on la relit. Mais quelle relecture pour le palais des Tuileries, incendié par les Communards, puis entièrement rasé en 1882 sur décision de la République ? Faut-il accepter les yeux fermés les arguments présentés par Alain Boumier, président de l’Académie du Second Empire et fondateur du Comité national pour la reconstruction des Tuileries ? « On ne peut comprendre l’histoire de France et de l’Europe sans les Tuileries », déclare-t-il. « Tous les régimes y ont siégé, y compris la Convention. » Certes, mais le projet de relever l’édifice long de 260 mètres qui reliait les pavillons de Flore et de Marsan suscite la colère d’une partie de l’opinion. Histoire et amnésie : la France n’en aura-t-elle jamais fini avec le mal-être vis-à-vis de son passé ? 


 


Retour sur images.


Mai 1871. Installé sur la terrasse du Louvre, le Communard Bergeret, contemple, satisfait, les flammes qui dévorent le bâtiment, siège du pouvoir central de Louis XVI à Napoléon III. La mosaïque de pierre commencée sous Catherine de Médicis met trois jours à brûler. Bergeret a tenu sa promesse : « Quand je quitterai les Tuileries, les Tuileries seront en cendres. » Seuls tiennent debout les deux pavillons d’angle, ainsi que l’aile Rivoli et les galeries qui longent les quais. Le reste n’est plus que pans de murs noircis. À ce stade, la réhabilitation est encore possible. Sous la Troisième République, elle trouve d’illustres défenseurs, entre autres Hector Lefuel, Haussmann et Charles Garnier, dont les plans seront refusés. Pétitions et requêtes se multiplient, qui engagent l’État à prendre une décision. Mais en 1883, le couperet tombe. Les fondations sont proprement raclées, du fait de la loi d’arasement promulguée par Jules Ferry qui déclare, trop franc pour être honnête : « Les véritables partisans de la reconstruction doivent commencer par voter la démolition. » Le crime perpétré, les projets de réédification continuent de voir le jour : en 1889, une pyramide en l’honneur de la Révolution française ; plus près de nous, un projet de résidence pour le général De Gaulle ; aujourd’hui, la reconstruction pure et simple de l’édifice. Répandue par voie de presse, la nouvelle passe auprès de certains pour une fumisterie. Cependant l’on apprend que, le 6 juin 2006,  Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture, a emboîté le pas à la phalange « reconstructionniste » et créé une commission ad hoc, sous l’égide de l’académicien Maurice Druon. Le terme avancé par Alain Boumier, « reconstitution  à l’identique », laisse perplexe, si l’on songe à l’accumulation des bâtiments de styles différents qui constituaient le palais au moment de sa disparition.


 


Résultat de trois siècles de travaux


Les Tuileries sont inséparables des noms d’architectes comme Philibert Delorme, Bullant, du Cerceau, Le Vau, Fontaine… Le parti pris par le comité serait de restituer l’état Napoléon III, grâce à la documentation très complète — relevés, plans et photos — dont on dispose. La célèbre formule de l’architecte Viollet-le-Duc, restaurer un édifice, c’est le rétablir dans un état qui ne peut jamais avoir existé à un moment donné, plane tout de même sur l’entreprise. « On profite des dégâts pour tenter de revenir à un hypothétique « état initial », démarche unanimement condamnée dans les instances internationales », rappelle Patrick Ponsot, architecte en chef des Monuments historiques. Nouvel argument clé du comité : vue du Louvre, la perspective de l’Arc de triomphe n’est pas dans l’axe. Loin d’être obturée par le palais, elle serait  rendue à elle-même, telle que l’avait voulue Napoléon, dans l’alignement des Tuileries.


Au moment où le patrimoine se retrouve à la portion congrue, où tous les corps de métier doivent rattraper les dégâts causés par l’arrêt des chantiers depuis deux ans, l’opération laisse sceptique. Estimés à 300 millions d’euros soit 401 millions de dollars, les travaux ne devraient pas coûter un centime à la Ville de Paris ni à l’Etat, affirme le président Boumier, qui prévoit une souscription nationale, voire internationale auprès de particuliers. Les mécènes  se demanderont-ils s’ils n’ont pas de causes  plus urgentes et plus justes à défendre ? La mémoire des peuples est jalonnée de refus et d’oublis, et la République avait volontairement occulté les Tuileries. « La guerre du faux » dénoncée par Umberto Eco, fleurit  un peu partout dans le monde, comme les « châteaux français » de la banlieue de Pékin, plus proches des Disneylands que des originaux dont ils s’inspirent.  


 

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