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L’enfant modèle est-il français ?

En faisant l’apologie de l’éducation « à la française », fondée sur le respect des conventions sociales et de l’autorité parentale dans son livre Bringing Up bébé (« Elever Bébé ») paru le 7 février aux Etats-Unis, la journaliste américaine Pamela Druckerman relance le débat sur la meilleure façon de faire marcher son enfant au pas.

Entretien avec Nathalie Monsaint-Baudry, essayiste française naturalisée américaine, auteure de Française et Américaine, l’interculturalité vécue.

France-Amérique : Après French women don’t get fat (Les Françaises ne grossissent pas), French women don’t sleep alone (les Françaises ne dorment pas seules), voici French children don’t throw food (les enfants français ne jettent pas leur nourriture), à paraître sous le titre Bringing up bébé aux Etats-Unis. La Française est-elle une femme modèle pour les anglo-saxonnes ?

Nathalie Monsaint-Baudry : Oui. Elle est féminine naturellement. La femme américaine est « female ». Comme dans une culture protestante, les filles et les garçons sont à égalité, à l’inverse des cultures mariales, il n’y a pas de mise en valeur de la femme aux Etats-Unis. Ainsi est-elle gommée et n’est-elle appréciée que pour ce qu’elle « peut faire ». Ceci expliquant l’excès outrancier consistant à exacerber ses attributs sexuels pour revendiquer sa « femality » Ainsi les Américaines envient-elles sûrement aux Françaises, pour ne pas dire qu’elles sont jalouses, le fait que la Française sache rester femme tout en étant une maman. Pour la plupart, les Américaines ne savent pas concilier les deux rôles : elles séparent les taches (monochrones). Quand elles sont « home maker » (femmes au foyer) qui est une profession en soi, elles s’habillent comme des « home makers », en jogging. Sinon elles seront « dressed for success », « career woman », sans aucun signe de maternité extérieur.

Sans être aussi radicale qu’Amy Chua, l’auteure américaine controversée de Battle Hymn of the Tiger Mother (Hymne de bataille d’une mère tigre) louant les vertus de la coercition, Pamela Druckerman défend l’éducation des Français, jugée plus stricte et plus traditionnelle que celle des Américains. L’éducation française rime-t-elle avec autorité ?

Oui et non. Aux Etats-Unis, mes enfants ont appris, grâce à l’école, le concept d’« accountability ». Ce sont les valeurs calvinistes qui sont mises en œuvre : ponctualité (l’école commence à 8h03 !) silence, civisme. Dans mon chapitre Accountability et Calvinisme, j’explique que « chaque enfant apprend qu’à chaque action correspond un résultat, une erreur sert à apprendre et à ne pas la refaire, « a learning process » se met en place. Un manquement à la loi est pénalisé, la conséquence suit explicitement l’action et une pénalité sanctionne immédiatement. Ainsi, les parents considèrent que leur enfant peut devenir une belle fleur ou une mauvaise herbe selon le choix qu’il fera, son libre arbitre aidant. (…) Alors qu’en France, on intervient immédiatement et l’on prend parti pour celui du « clan » et généralement on empêche que celui-ci soit confronté aux conséquences de ses actes. Ainsi n’apprendra-t-il pas de ses mauvais choix, de son manque de jugement. C’est inconséquent parce que l’erreur n’est jamais explicitée comme source potentielle d’apprentissage, de leçon à tirer. Nous n’aimons pas les moralisateurs en France et n’avons à recevoir de leçon de personne dit la formule.

On a le sentiment qu’en France, l’enfant de par son jeune âge et son ignorance est inférieur à l’adulte et doit donc obéir à ses ordres. Aux Etats-Unis au contraire, on parle souvent d’ « enfant roi ». Ce schéma est-il justifié ?

Oui. Les enfants français comptent pour du beurre ! La culture française apprend à être débrouillard, dégourdi, « street smart », et à se forger un monde intérieur très fort. Aux Etats-Unis, les maisons sont tellement « child-proofed », qu’on a l’impression que ce sont les parents qui habitent chez leurs enfants ! Mais ceci n’est pas nouveau ! L’Amérique a toujours célébré l’enfant roi depuis sa naissance, par nature, l’Amérique reste adolescente. « Les Américains n’ont point eu d’enfance, ils n’ont point encore de vieillesse », disait Chateaubriand. La maman française lève la voix, la main aussi parfois, pour avoir « le dessus » de la situation.

La fessée, popularisée en France par le philosophe Jean-Jacques Rousseau, est bannie par la plupart des mères américaines. L’éducation française serait-elle violente par comparaison ?

L’éducation française est verbalement violente. Mais la fessée est en passe d’être bannie chez nous aussi ! Au bout du compte, entre ce que l’on perçoit sur scène et dans les coulisses, il semblerait que les jeunes Américains soient plus sûrs d’eux, extravertis, indépendants, « on stage » sur scène, mais très peu sûrs d’eux (« insecure ») en coulisses, alors que le jeune Français, habitué à être critiqué se forge une carapace. Il se montre moins à l’aise en public, moins apte à se mettre en scène, son corps n’occupe pas le même espace que l’Américain, sa voix portera moins, mais il se forgera un monde intérieur plus intense, plus riche, et n’aura pas l’angoisse de la solitude, la peur du vide qui habite tant l’Américain. Ceci est à mettre en corrélation avec le fait que nous sommes une culture du lien. Le Français se sent aimé.

Pamela Druckerman insiste beaucoup sur le fait qu’on apprend aux petits Français à bien se comporter à table. Le titre britannique de l’ouvrage est d’ailleurs French kids don’t throw food. Le repas à la française est-il perçu comme sacro-saint par les Américains ?

Oui, ils sont admiratifs. Notre « three course meal » est incroyablement sophistiqué. Il était difficile pour mes enfants de comprendre pourquoi on doit mettre les mains sur la table lors d’un repas en France, alors que de retour à Los Angeles, c’était l’inverse que les « table manners » dictaient. Les conventions sont arbitraires et codifiées.

Après la polémique de la mère tigre, les Américaines ne risquent-elles pas, à la lecture de l’ouvrage, de voir en chaque mère française le fantôme de la comtesse de Ségur ?

Ou des Folcoches ? Non, je ne pense pas. Notre humanisme français et européen nous place bien loin de la mère chinoise et des polémiques de l’an dernier. De toute façon, la femme est toujours dans une double contrainte en France comme en Amérique il faut l’avouer : si son enfant réussit c’est grâce au père, s’il échoue, c’est de la faute de la maman. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à la polémique actuelle autour de la culpabilité supposée de la mère d’un enfant autiste.

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Bringing Up Bébé : one American Mother discovers the wisdom of French Parenting, de Pamela Druckerman, Penguin Press.

Être Française et Américaine, l’interculturalité vécue, de Nathalie Monsaint-Baudry. Téléchargeable gratuitement sur www.pbaudry.com. Version papier disponible : Harvard Bookstore, ISBN 9782953744705, Cambridge, MA USA.

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