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Les Américains et l’humour français sont-ils incompatibles ?

Succès phénoménal et inattendu en France, le film Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, qui traite de la question du racisme, ne devrait pas sortir en salles aux Etats-Unis. La faute au politiquement correct américain selon le distributeur français. Et si c’était l’humour français qui ne convenait pas aux Américains ?

Les Américains seraient incapables de rire des différences. Cette affirmation étonnante de Sabine Chemaly, la directrice internationale des ventes de films à TF1, dans Le Point, a été largement relayée par les médias français cette semaine. “[Aux Etats-Unis] on vit avec, mais on n’accepte pas la caricature sur le sujet, même avec ce recul qu’apporte la comédie”. Telle est la justification de TF1 pour expliquer la non distribution aux Etats-Unis du succès populaire de l’année, la comédie Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? avec Christian Clavier, qui a dépassé les 12 millions d’entrées au box-office français.

Les distributeurs américains, selon Sabine Chemaly, ont trouvé le film politiquement incorrect, empêchant selon elle sa sortie sur le sol américain. “Jamais ils ne se permettraient aujourd’hui de rire des Noirs, des Juifs ou des Asiatiques”, déclare-t-elle. Des propos scandaleux pour Jordan Mintzer, correspondant à Paris du Hollywood Reporter et auteur d’une critique négative du film lors de sa sortie. “Il est très rare que ce genre de comédies populaires à la française soient achetées aux Etats-Unis. Dire que c’est à cause du public américain qui n’a pas de tolérance et d’humour, c’est un peu facile. Il n’y a qu’à voir les blagues sur le racisme et l’antisémitisme de Larry David, Louis C.K. ou Chris Rock”.

Le correspondant du Hollywood Reporter rappelle que le gros succès populaire de l’année 2013, et césar du meilleur film, Les garçons et Guillaume, à table ! n’est pas non plus sorti en salles aux Etats-Unis. “A l’époque, il me semble que le vendeur accusait déjà les Etats-Unis, qui auraient trouvé le film homophobe…”. Jordan Mintzer concède néanmoins que les Américains regardent souvent les films avec les lunettes du politiquement correct. “Si c’est incorrect, on va le dire. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne va pas rire”. Selon lui, lorsque les Américains touchent à un sujet sensible, ils le font avec “un peu plus d’intelligence, de finesse que dans Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?. “Le film est très premier degré, l’Asiatique qui fait du kung-fu, le Juif qui veut faire des affaires en vendant des produits bio casher, c’est sans profondeur. Intouchables était plus fin et a eu un bon accueil aux Etats-Unis. C’est du Lubitsch par rapport à Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? tellement ce film n’est pas fin dans son traitement de la question du racisme”.

Un houmour trop franchouillard

Selon lui, la non distribution du film est avant tout “une question de goût, de sensibilité humoristique, plutôt qu’une question de politiquement correct”. Un avis que partage John Kochman, vice-président de Cohen Media, et l’un des principaux distributeurs de films français aux Etats-Unis. “Les Américains ne seraient pas particulièrement offensés par Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, mais ils ne trouveraient pas le film très drôle. Intouchables, par exemple, a très bien marché aux Etats-Unis car les personnages étaient entiers et avaient du cœur”. A l’inverse, il juge les personnages de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? trop stéréotypés, irréels, rendant impossible pour un Américain le fait de s’identifier. “De plus, les films français sortent dans des grandes villes aux Etats-Unis, où la mixité y est importante. Des cathos français gaullistes un peu coincés, vivant dans la région des châteaux de la Loire, ça ne leur parle pas vraiment”.

Outre les questions d’humour, les références culturelles et à l’histoire, très importantes dans les comédies françaises, ne facilitent pas leur distribution à l’étranger. L’assimilation des immigrés, très importante aux yeux du personnage interprété par Christian Clavier, ne serait par exemple pas bien compris aux Etats-Unis selon Jordan Mintzer. “On peut s’intégrer aux Etats-Unis, être patriote, tout en restant dans sa communauté. Sans compter qu’au sein même de la communauté noire, blanche ou latino, il y a déjà beaucoup de différences”. John Kochman, de Cohen Media, rappelle que le film évoque à plusieurs reprises l’histoire singulière de la France avec ses anciennes colonies. “On ne peut pas interchanger ce passé historique, avec celui, par exemple, de l’esclavagisme aux Etats-Unis. L’immigration aux Etats-Unis est différente, plus récente”.

L’humour français, un style si particulier

Le genre comique est aujourd’hui le plus difficile à exporter à l’étranger, que le film soit français ou américain. Si le slapstick, qui se concentre sur du comique physique, peut traverser les frontières, ce n’est pas le cas des comédies de situation et de dialogues. “Ce n’est pas un humour qui se traduit”, confirme Jordan Mintzer. “Louis de Funès dans Rabbi Jacob a un côté Blake Edwards et je suis sûr que ce film ferait encore rire les Américains aujourd’hui”. Mais le cinéma français basé sur les gags visuels a été remplacé par des comédies de dialogues, du Père Noël est une Ordure, au Dîner de cons en passant par Les Trois frères.

“Les films de Judd Apatow – cultes aux Etats-Unis – commencent à peine à marcher en France”, observe Jordan Mintzer. Des comédies aux gags absurdes, grotesques, burlesques. “Comme le burlesque n’est pas réaliste, il y a un blocage dans les commissions de financement des films sur scénarios en France. Quelqu’un va sortir un bazooka de sa poche et, souvent à la lecture, on nous dit : ‘Je comprends pas. D’où est-ce qu’il le sort ? C’est nul, c’est con'”, expliquait dans Libération Antonin Peretjatko, réalisateur de la comédie La Fille du 14 juillet.

La comédie française se différencie aussi par son aspect social, une lutte des classes généralement absente des comédies américaines. De ce point de vue, les films de Frank Dubosc comme Camping, Boule et Bill, ou de Dany Boon, avec Bienvenue chez les Ch’tis et La Maison du bonheur sont de pure tradition française. “Le rire dans le cinéma français se définit moins par le fait qu’il ne faut pas faire de vagues, mais par la contrainte de s’inscrire dans un domaine particulier, une tradition. Et l’humour français est historiquement social. Notre base d’écriture, c’est Molière, les pauvres contre les riches”, expliquait Eric Judor, du duo comique Eric et Ramzy.

Pour autant, les succès d’Intouchables aux Etats-Unis et de The Hangover en France prouvent que toutes les comédies ne sont pas persona non grata à l’étranger. “Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? aurait pu marcher comme Intouchables, si ça avait été plus drôle ! Si vous voulez distribuer un film étranger aux Etats-Unis – ce qui présente un gros risque financier –, vous devez d’abord vous poser la question : ‘est-ce que le New York Times va aimer ?’ La réponse pour ce film est ‘probablement pas’”, affirme John Kochman. Le public américain qui accepte les sous-titres et s’intéresse au cinéma français est lui aussi très exigeant. Selon Jordan Mintzer, “il vit généralement dans une grande ville, – là où le film sera distribué –, il est un peu sophistiqué, il aime le cinéma d’art et d’essai et veut voir un film d’auteur, un drame. Le vrai problème de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, c’est de ne pas être mieux qu’un téléfilm lourd”.

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