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Les amis américains de la culture française

Qu’ont en commun Versailles, la Bibliothèque Nationale de France à Paris et la cathédrale de Reims ? Tous trois doivent leur renaissance à des mécènes américains. La passion de ces philanthropes est primordiale pour la sauvegarde du patrimoine en France et pour le rayonnement du soft-power français en Amérique. De Rockefeller à McDonald’s, un siècle de mécénat américain.

La France a tout pour elle, sauf l’argent. Si ma contribution peut aider ce pays à maintenir son soft-power dans le monde, j’en serai ravi. Il suffit d’un voyage en France à la découverte des châteaux, des vignes, des vieilles villes pour avoir envie de tout donner à ce pays”, explique Mark, bailleur de fonds, qui pourrait parler du patrimoine français pendant des heures. “Attendez que je boive encore deux verres de Bordeaux et je vous raconterai l’histoire de Versailles et du Palais du facteur Cheval !”. Mark fait partie de la centaine d’invités – moyennant un don de 650 dollars – présents au siège de l’ONU à New York le 30 avril dernier pour une soirée de levée de fonds au profit de la Cité des civilisations du vin. Ce musée de l’histoire du vin qui ouvrira à Bordeaux en 2016, n’a aucun lien en particulier avec les États-Unis. Mais, comme pour la plupart des projets concernant le patrimoine français, les Américains fortunés sont mis à contribution. “C’était une évidence de venir aux États-Unis pour récolter des fonds : de plus en plus de projets privés liés à la culture ou la gastronomie françaises misent sur les donateurs américains car on ne peut plus tout demander à l’État et aux collectivités”, s’en explique Sylvie Cazes, présidente du Fonds de dotation pour le soutien de la Cité du vin.

Au cours de cette soirée, près d’un million de dollars ont été levés. L’association American Friends of Cité des civilisations du vin a prévu d’organiser des événements similaires dans tous les États-Unis. Pour le président de l’association, George Sape, chargé de mission de la Maison Blanche sous la présidence de Richard Nixon et grand collectionneur de vins rares, l’objectif est de financer la grande salle de conférence de la Cité du vin et de la nommer le ‘Thomas Jefferson Auditorium’. Une appellation légitime puisque l’ancien ambassadeur des États-Unis en France (1785-1789), et troisième président américain fut l’un des premiers à avoir introduit le vin de Bordeaux aux États-Unis.

En appeler à la francophilie des riches américains pour récolter des fonds n’est pas neuf. En juin 1973, un des célèbres programmes de l’ORTF (la chaîne nationale de l’époque), Les Dossiers de l’écran, se demandait s’il était normal que les Américains, plutôt que l’État français, financent la restauration du château de Versailles. Gérald Van der Kemp, conservateur en chef du château de Versailles à l’époque, défendait “une preuve d’amitié américaine désintéressée et admirable”.

“Les Américains, selon lui, voient en Versailles le berceau de leur indépendance”. Un sentiment partagé par l’ambassadeur des États-Unis à Paris de l’époque, Arthur K. Watson, ancien dirigeant d’IBM, qui considérait Versailles comme le lieu emblématique de l’amitié franco-américaine. Arthur K. Watson est à l’origine de la création en 1970 d’une fondation Versailles aux États-Unis, qui continue aujourd’hui encore à financer des travaux de rénovation du château et des jardins.

Quand les Américains restaurent une France en ruines

John D. Rockefeller Jr. fut le premier grand mécène américain à venir en aide au patrimoine français. Ému par l’état d’abandon de Versailles durant l’entre-deux guerres, l’industriel américain donne en 1925 plusieurs millions de dollars pour restaurer le toit du Palais des glaces, les statues du parc du château de Versailles, le théâtre de la Reine au Petit Trianon. Sa générosité ne s’est pas arrêtée là. La ruelle qui donne sur le parvis de la cathédrale de Reims porte le nom du philanthrope américain, qui finança la restauration de la cathédrale, en ruines après les bombardements allemands du 19 septembre 1914.

John D. Rockefeller Jr. avait posé comme seule condition que l’État français cofinance à part égale la réhabilitation de l’édifice. Sous l’impulsion de John D. Rockefeller Jr., d’autres Américains, bouleversés par la destruction de la ville, ont largement investi dans sa reconstruction. Parmi eux, Andrew Carnegie, magnat de l’acier, finança la restauration de la bibliothèque municipale et de l’hôpital de Reims. Depuis lors, la fondation Rockefeller n’a jamais cessé de soutenir la culture et le patrimoine français : de la restauration de la ferme du Hameau et de la toiture du grand Trianon à Versailles, au financement de la maison internationale de la Cité internationale universitaire de Paris.

Anne Morgan, mécène et symbole de l’amitié franco-américaine

Issue d’une famille aisée, Anne Morgan aurait pu mener une vie sans histoire au sein de la haute bourgeoisie new-yorkaise. Mais elle éprouve un sentiment d’horreur lorsque, durant son séjour à Versailles en 1914, éclate la Première Guerre mondiale. Alors que les États-Unis adoptent une posture isolationniste, Anne Morgan sensibilise les Américains aux malheurs de la France. En 1915, elle crée avec son amie Isabel Lathrop l’American Fund for French Wounded (AFFW), qui deviendra le Comité américain pour les régions dévastées (CARD). Leur premier objectif est de lever des fonds pour doter les  hôpitaux français de matériel sanitaire et envoyer des colis aux soldats blessés. En 1916, Anne et Isabel se rendent à Verdun, pour s’assurer que ces vivres sont bien livrés. Anne Morgan recrute également 350 femmes américaines volontaires et les emmène en France pour qu’elles viennent en aide aux populations civiles dans les villages de Picardie proches du front. Anne Morgan puise dans sa fortune personnelle et sollicite aussi son réseau new-yorkais et les amis de son père, le banquier J.P. Morgan, pour organiser des campagnes de dons. En quête de fonds, elle participera à la tenue d’un match de boxe entre Bennie Leonard et Richie Mitchell au Madison Square Garden, levant ainsi 80 000 dollars.

Durant ses années en France, Anne Morgan adopte le château de Blérancourt comme base arrière. En 1924, elle en transformera les ruines en un musée qui retrace l’histoire de l’amitié franco-américaine, avant de l’offrir à l’État français. Ce lieu symbolique de coopération reçoit aujourd’hui des donations importantes de mécènes américains grâce au travail d’une association créée en 1985, American Friends of Blérancourt. Parmi les donateurs et membres du conseil d’administration de l’association, on retrouve George Sape et le banquier et ancien ambassadeur des États-Unis en France Felix Rohatyn, le designer Eric Jirgens, et des descendants d’Anne Morgan. “La Florence Gould Foundation est le principal donateur qui permet de développer les activités des American Friends of Blérancourt”, affirme Elaine Uzan Leary, actuelle directrice de l’association.

Florence Gould, bienfaitrice éternelle

Des salons du Palais Garnier à Paris à la salle de spectacle de l’Alliance Française de New York (FIAF) en passant par un rond-point à Cannes et à une salle de lecture dans la bibliothèque anglophone d’Angers, cette Américaine a donné son nom – de son vivant et après sa mort – à des dizaines de lieux et bâtiments en France et aux États-Unis. “Il ne se fait rien d’important en rapport avec la culture française aux États-Unis sans l’aide de la fondation Gould”, dit le directeur du centre pour la civilisation et la culture françaises de New York University, Tom Bishop, qui a bien connu Florence Gould. Fille de l’éditeur français Maximilien Lacaze, elle grandit à San Francisco mais voyage régulièrement en France. Elle épouse en 1923 le milliardaire américain Frank Jay Gould, qui a fait fortune dans les chemins de fer et la production d’énergie aux États-Unis avant d’ouvrir des casinos et hôtels sur la Côte d’Azur. À sa mort en 1956, Florence Gould poursuit ses activités de philanthropie et concentre son mécénat sur les projets liés à la culture française. Lors de la création en 1969 de l’antenne parisienne de New York University, Tom Bishop s’adresse à Florence Gould afin qu’elle finance le loyer pendant cinq ans.

Il passe par un de leurs amis communs, le dramaturge Eugène Ionesco, qui organise une rencontre à Juan-Les-Pins, l’un des nombreux pied-à-terre français de l’Américaine. “Elle entretenait une grande amitié avec des artistes et des écrivains français. Quand je lui ai présenté le projet de NYU à Paris, elle a donné les 100 000 dollars nécessaires pour payer cinq ans de loyer. Puis elle a renouvelé son aide, lorsque sa donation a été épuisée”, se souvient Tom Bishop.

Sans descendance, elle crée une fondation à son nom quelque temps avant son décès. “Dans son testament, elle avait demandé à ce que la fondation finance le genre de projets auxquels elle s’intéressait de son vivant”, précise Tom Bishop. Le soutien de la Fondation Gould à la culture française reste visible aux États-Unis. Elle finance des dizaines de programmes qui lient la France et les États-Unis tel le French-American Jazz Exchange (FAJE), et des événements comme la Nuit de la philosophie, organisée en avril dernier à New York. La Florence Gould Foundation fut également le principal donateur de la librairie française Albertine, qui a ouvert en septembre dernier dans les locaux des Services culturels de l’ambassade de France à New York.

Chaque homme a deux pays, le sien et la France

Tantôt attribuée à Thomas Jefferson ou à Benjamin Franklin, cette citation reste d’actualité. Des Américains donnent régulièrement une partie de leur fortune à des projets en rapport avec la France. En 2011, un milliardaire américain qui a fait fortune dans l’agrochimie, Ronald P. Stanton a ressuscité un fleuron de la musique française : l’opéra Atys, de Lully. Âgé de 83 ans à l’époque, cet Américain a dépensé 3,1 millions de dollars pour permettre aux Arts florissants, un ensemble de musique baroque, de jouer cet opéra au BAM de New York, sous la direction de William -Christie.

Plus récemment, le président de la société d’équipements de transport Paccar, Mark Pigott, a adressé en mars 2014 un million d’euros à la Bibliothèque Nationale de France (BNF). Un don salvateur pour la BNF, qui a permis la restauration des boiseries sculptées de la salle de lecture du département des manuscrits, et l’achat d’un microscope vidéo 3D haute définition pour le laboratoire de conservation de la bibliothèque. Bibliophile, il a également créé en avril 2014 un programme de bourses à la BNF, qui finance des recherches dans l’histoire et les arts. L’industriel américain installé à Seattle n’a aucun lien familial avec la France ni un intérêt particulier pour la langue française. Sa francophilie, explique-t-il, est née de sa passion pour le Tour de France…

McDonald’s : la charité qui se fout de l’hôpital

Les dons américains ne sont pas toujours bien accueillis. Lorsqu’en 2006, McDonald finance un hôtel d’accueil pour les familles d’enfants malades en face de l’hôpital Mère et enfants de Nantes, quelques élus locaux dénoncent “un coup de pub du restaurant de la malbouffe”. La fondation McDonald’s a financé intégralement la construction du bâtiment, estimée à 2,6 millions d’euros. “Un mécénat McDo dur à digérer”, expliquait Catherine Choquet, adjointe (Verts) à la santé à la mairie de Nantes. Au sein de l’établissement hospitalier, les opposants dénoncent
“la charité qui se fout de l’hôpital”. Ces maisons d’accueil situées à proximité des hôpitaux existent désormais dans dix villes françaises. Le mécénat de McDonald’s ne se limite pas à sa fondation. Par le biais de son siège français, McDonald’s est partenaire du musée de la parfumerie à Grasse, dans les Alpes-Maritimes. En 2014, McDonald’s a annoncé son intention de rénover des bâtisses anciennes dans des grandes villes françaises, sans préciser si l’entreprise souhaitait transformer ces maisons abandonnées en points de vente.

Depuis 1982, la restauration du patrimoine architectural français – châteaux, églises, jardins – est la mission de la French Heritage Society. Créée par la Française Michèle Le Menestrel, l’association, qui dispose de bureaux à Paris et New York, compte 2 000 membres dont de nombreux Américains.

Parmi eux, un couple installé au Texas, Kazie et John Harvey, à la tête de la société Personalized Media qui dépose des brevets, a financé la restauration du château de Lacour-d’Arcenay en Bourgogne. “La France est le plus vieil allié des États-Unis. Sans la France je ne sais pas si nous serions un pays indépendant aujourd’hui”, souligne Kazie, membre de l’association depuis plus de dix ans. “Il est important de tisser des liens d’amitié plutôt que de simplement verser de l’argent”, confie celle qui visite régulièrement le château.

Depuis sa création, l’association a participé à près de 500 projets pour plus de 17,5 millions de dollars. Ont notamment été rénovés : l’Hôtel de Talleyrand à Paris, la cathédrale de Chartres et le consulat de France à New York. À l’instar de John D. Rockefeller Jr., l’association intervient de manière exceptionnelle lorsque le patrimoine est en danger, comme ce fut le cas lors de la grande tempête de 1999. En France, cette contribution des Américains est honorée. En 2010, la French Heritage Society a été désignée “Grand Mécène de la Culture” par le ministre de l’époque, Frédéric Mitterrand. En plus de la protection du patrimoine, l’association soutient des programmes éducatifs pour architectes et artisans, des échanges d’étudiants entre la France et les États-Unis, et organise des séminaires et voyages culturels. En contrepartie de leur générosité, les grands donateurs sont conviés par leurs bénéficiaires dans les provinces de France où ils participent à des galas et des visites privées. Pour fêter ses 30 ans, en 2012, l’association avait organisé pour 250 mécènes américains et français privilégiés un dîner dans la Galerie des Cerfs du château de Fontainebleau.

En 2015, une somme de 277,750 dollars sera consacrée à la rénovation de neuf bâtisses dont le château de Callac dans le Morbihan, le château de Commarques en Dordogne, et la chapelle Notre-Dame de l’Île Barbe dans la banlieue lyonnaise.

Aux États-Unis, la statue de Louis IX à St. Louis (Missouri), symbole d’origine de la ville, sera restaurée, ainsi que la maison Jeans Hasbrouch dans l’État de New York, une bâtisse huguenote symbole de l’immigration française dans la vallée de l’Hudson au XVIIIe siècle. “La réussite de la French Heritage Society repose sur la tradition du mécénat aux États-Unis et sur notre relation d’amitié qui perdure depuis le soutien français aux insurgés de la guerre d’Indépendance : nos mécènes ont le sens de l’histoire”, en dit Denis de Kergorlay, président de l’association.

Un soutien durable ?

Le slogan, ‘La Fayette We are here’, prononcé devant sa tombe en 1917, c’est de la mythologie”, tempère Tom Bishop. “Mais cela a permis de maintenir une bonne relation entre la France et les États-Unis. Selon lui, si un certain “snobisme” contribue au mécénat envers le patrimoine français, celui-ci ne doit pas occulter la fascination réelle des Américains pour la France. “Les États-Unis comptent beaucoup d’Italo-Américains, d’Hispano-Américains, d’Irlando-Américains mais pas vraiment de Franco-Américains. L’intérêt des Américains pour la culture française est un privilège exceptionnel dont seule la France bénéficie”. Cette philanthropie en faveur de la culture française est-elle éternelle ?

“Le mécénat américain a même survécu aux freedom fries !”, répond en souriant Tom Bishop. Sa seule inquiétude pour la pérennité du mécénat : la fermeture des départements de français dans les universités américaines. “L’affection de ces mécènes pour la France est souvent née de leurs séjours de jeunesse en France pour y apprendre la langue. L’étude du français dans les universités étant en perte de vitesse aux États-Unis, le risque est que les Américains soient moins nombreux à découvrir la France dans leurs jeunes années. Ce qui pourrait nuire au mécénat”.

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