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Les combats de Bernard Kouchner


Le ministre des Affaires étrangères fait le point sur la politique extérieure menée par la France à l’occasion de 62e session de l’Assemblée générale de l’ONU


 


France-Amérique : Vous étiez récemment en Irak. Comment voyez-vous l’avenir de ce pays ?


 


Bernard Kouchner : Le sentiment d’un pays cloisonné. J’y suis allé pour sentir, pour comprendre, mais aussi pour affirmer le soutien total de notre pays à l’objectif essentiel d’un dialogue politique qui se fasse avec tout le monde et aboutisse à une réconciliation nationale. Et puis la France jouit de responsabilités particulières comme membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Elle ne peut ignorer cette crise majeure qui affecte non seulement l’Irak, mais menace également la stabilité de la région. C’est une crise emblématique de toutes celles qui troublent aujourd’hui le monde. L’Irak est au cœur d’enjeux mondiaux : affrontements entre et au sein des communautés, intolérance et fanatisme religieux, conflits de civilisation, influences ambivalentes des pays voisins, y compris dans un contexte de prolifération nucléaire, globalisation du terrorisme, etc. Alors que tout semble bloquer, que le pire paraît certain, la France peut contribuer à apporter un regard nouveau sur cette crise. Elle le peut d’autant plus qu’elle n’a pas pris part à l’intervention de 2003 et que nous sommes les alliés, parfois difficiles, des Américains – comme le sont les vrais amis. Je crois que la France peut contribuer à construire, avec ses partenaires européens, une nouvelle approche au service de la paix à laquelle les Nations unies et l’Union Européenne doivent donner corps. C’est aussi pour cela que je suis allé à Bagdad. L’élargissement du rôle des Nations unies, décidé par la résolution 1770, le 10 août dernier, va dans le bon sens. Il faut maintenant le rendre effectif. À ma mesure, je m’y emploierai.


 


F.-A. : Le dossier iranien est l’un des plus préoccupants. Et le conseil de sécurité de l’ONU paraît impuissant. Que faire ? Renforcer les sanctions ?


 


B.K. : La France maintient avec les dirigeants iraniens un dialogue sans complaisance, qui s’est avéré utile en plusieurs occasions, notamment au sujet du Liban. Elle a pris l’initiative, avec l’Allemagne et le Royaume-Uni, d’une négociation à laquelle sont également associés les États-Unis, la Russie et la Chine. Mais nous ne pouvons pas accepter qu’un pays dont les dirigeants prônent la destruction d’un autre pays, soit doté de l’arme atomique. Et nous ne pouvons pas accepter de voir l’Iran continuer de défier la communauté internationale, violer des traités qu’il a pourtant signés. Nous devons donc prévoir des sanctions croissantes, oui, mais aussi envisager une ouverture, si l’Iran fait le choix de respecter ses obligations. La France n’épargnera aucun effort pour convaincre l’Iran qu’il aurait beaucoup à gagner en s’engageant dans une négociation sérieuse avec les Européens, les Américains, les Chinois et les Russes.


 


F.-A. : Vous avez été chef de la mission intérimaire des Nations unies au Kosovo (1999-2001) Où peut-être la solution pour cette région du monde ?


 


B.K. : Après 14 mois de laborieuses négociations entre Belgrade et Pristina, Martti Ahtisaari, envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU, a élaboré un projet tenant compte au mieux des positions des deux parties. Ses propositions reconnaissent les aspirations à l’indépendance de l’écrasante majorité de la population du Kosovo tout en offrant des garanties étendues à la communauté serbe. La Russie et la Serbie ont affirmé qu’une poursuite des pourparlers entre Belgrade et Pristina pourrait mener à un autre règlement. Un ultime tour de négociations, conduites par une troïka Union Européenne-États-Unis-Russie, a donc été lancé. Un rapport doit être rendu aux


Nations unies au plus tard le 10 décembre. Certaines possibilités doivent encore être explorées. Une solution satisfaisante pour tous pourra peut-être être trouvée. Mais, si aucun accord n’est possible, les propositions de M. Ahtisaari resteront la meilleure façon d’avancer. Car une chose est certaine: le statu quo actuel n’est pas une solution. La région est encore fragile, ne l’oublions pas… Nous le savons : le Kosovo sera un test majeur pour notre politique étrangère et de sécurité commune. Il nous faudra démontrer que, malgré nos différences, malgré les éventuelles difficultés au sein du Conseil de sécurité, nous sommes prêts à faire bloc. Il en va de notre sécurité à tous. L’Union Européenne a d’ailleurs planifié son plus important déploiement civil à venir sur le territoire. Le moment venu, nous devrons être capables de tenir nos engagements. La politique extérieure de l’Union Européenne est née dans les Balkans, elle ne doit pas périr dans les Balkans.


 


F.-A. : Au Darfour quelles avancées avez-vous réalisées ?


 


B.K. : L’action que j’ai menée sur ce dossier depuis ma prise de fonctions avait deux objectifs. Le premier, qui consistait à remobiliser la communauté internationale, a été largement atteint par la réunion du groupe de contact élargi sur le Darfour qui s’est tenue le 25 juin à Paris. Le second objectif visait à faire prévaloir sur ce dossier une vision globale du conflit, propre à la France. Je crois que, là aussi, les choses ont bien évolué : enfin les  conséquences de la crise du Darfour sur les pays limitrophes que sont le Tchad et la République centrafricaine   sont prises en compte ! Autre point important : nos partenaires ont reconnu que la sécurité seule ne suffirait pas si elle n’allait pas de pair avec le dialogue politique renforcé, avec l’aide aux populations et avec le développement. Cette vision, qui correspond aussi à une vision française, je l’ai présentée lors de ma visite au Tchad et au Darfour en juin dernier. Et c’est cette approche globale qui a notamment permis au président Déby d’accepter pour la première fois une présence militaire internationale sur son territoire. Deux opérations de maintien de la paix vont donc se déployer d’ici la fin de l’année : au Darfour (MINUAD) sous l’égide de l’ONU, et au Tchad-RCA sous l’égide des nations européennes. Parallèlement, les négociations entre les rebelles du Darfour se  poursuivent, et je tente de convaincre le dernier rebelle récalcitrant, Abdulwahid Al Nour, de se joindre au processus.


 


F.A. : Depuis la chute de l’URSS, les États-Unis sont devenus la seule puissance mondiale. Avec la renaissance de la Russie de Vladimir Poutine, l’émergence de la Chine et de l’Inde, est-ce toujours le cas ?


 


B.K. : La Chine, la Russie, le Japon, le Brésil, l’Inde, mais aussi et surtout l’Union Européenne sont aujourd’hui des puissances majeures. Cela dit, il est vrai que les États-Unis sont depuis l’effondrement du système soviétique en situation de supériorité économique, militaire, linguistique et culturelle très nette par rapport aux autres puissances que je citais. Cela m’inspire trois commentaires. D’une part, je me félicite que cette prééminence soit aujourd’hui incarnée par un pays qui est notre plus ancien allié et dont nous partageons les valeurs. D’autre part, il faut que nous Européens soyons capables d’unir nos forces et nos atouts, qui sont considérables, au service d’une ambition commune : celle d’être bientôt une puissance équivalente à celle des Américains, y compris dans les domaines culturel ou diplomatique. Je crois que l’Europe, par son histoire, par ses valeurs, par ses pratiques, a un rôle essentiel à jouer dans le monde incertain qui est le nôtre. Elle est attendue. Il appartient à la France, avec ses partenaires, de favoriser ce renforcement de l’Europe. Dernière remarque : la prééminence américaine et l’émergence de puissances nouvelles impose de renforcer le système multilatéral, en particulier autour des Nations unies. C’est la condition pour que notre monde soit plus harmonieux, plus démocratique.


 


F.-A. : Le jour de votre arrivée au Quai d’Orsay, vous déclariez « J’espère que nous innoverons… » Votre commentaire quatre mois plus tard ?


 


B.K. : La diplomatie, je le savais en arrivant au Quai d’Orsay, est évidemment un univers dont la complexité répond à la complexité du monde, où les processus obéissent à des règles et à une temporalité bien particulières. Il nous reste heureusement beaucoup à faire, et il est un peu tôt pour tirer des conclusions. Mais il me semble quand même que nous avons fait bouger certaines lignes de manière sensible et prometteuse. Il y a bien sûr l’Europe, qui s’est remise en marche grâce au traité simplifié imaginé par le président de la République. Il y a aussi le Liban, le Darfour, l’Irak, où, je le disais à l’instant, nous avons posé les premiers jalons d’une méthode nouvelle, fondée sur la confiance, le respect, le dialogue. Je ne sais pas encore si nous parviendrons à des résultats à la hauteur de nos ambitions, mais déjà les choses changent. Et puis il y a plus généralement un souffle  nouveau, très largement incarné aussi par le président de la République, une France qui retrouve le goût d’avancer, qui se porte vers les autres, qui se montre fidèle à son histoire, à ses valeurs, aux droits de l’Homme, à ses alliances aussi. Tout ceci dessine, modestement, une nouvelle façon de faire.


 


F.-A. : Depuis votre premier engagement, au Biafra en 1969, quels sont les combats dont vous êtes le plus fier ?


 


B.K. : La reconnaissance par l’ONU du droit d’ingérence, sous le nom de « responsabilité de protéger » les populations victimes. Après les premières résolutions en ce sens que la France avait fait voter au Conseil de sécurité à partir de 1988, sous mon impulsion et grâce au soutien de François Mitterrand, l’inscription du droit d’ingérence dans la déclaration du Sommet mondial de 2005 a été pour moi l’aboutissement de près de quarante ans de combats. Ça a été une victoire immense pour tous les défenseurs des droits de l’Homme, un progrès essentiel dans le droit international. Après l’ingérence « virtuelle » engagée par Amnesty International dans les années 50-60, après l’ingérence « réelle » des French Doctors des années 70 et 80, l’ingérence « légale » a trouvé son aboutissement. Les massacres et les violations des droits de l’Homme ne peuvent plus s’abriter derrière des frontières. Bien sûr, rien n’est jamais facile, et nous voyons bien au Darfour comme ailleurs qu’il faut du temps et de la persévérance pour passer du droit aux faits. Mais les textes sont là, votés par les Nations unies. Ils constituent une base incontestable à partir de laquelle une action internationale légitime peut s’organiser.

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