Subscribe

Les créatifs culturels

Finie la mode des bobos ! Engagés, sensibles et écolos, les créatifs culturels sont à l’avant-garde d’une véritable métamorphose de la société.

N’allez pas traiter Céline Decoster de bobo, elle le prendrait mal. "Je suis créatif culturel, surtout pas bobo", insiste cette jolie blonde de 27 ans. La différence? "Les bobos ont un comportement de schizophrènes : ils se disent écolos pour épater la galerie, mais n’hésitent pas à polluer plus que les autres en roulant en 4×4! Les créatifs culturels, au contraire, veillent à maintenir une cohérence entre le discours et les actes", résume Éric Seuillet, co-auteur d’une récente étude sur l’émergence de cette nouvelle tribu, Les Créatifs culturels en France, aux éditions Yves Michel.

Creusons la biographie de la jeune Céline. Elle a travaillé comme bénévole au WWF, s’est mobilisée pour la Journée mondiale contre la pauvreté, a obtenu du Club Med la construction de villages-vacances avec panneaux solaires et récupération des eaux de pluie. Elle est désormais chargée de la responsabilité sociale et environnementale d’une grande entreprise. Un poste créé et taillé pour elle. Elle en profite donc pour imposer une nouvelle forme de tourisme, équitable et solidaire – "Un levier formidable pour éradiquer la pauvreté", s’enthousiasme-t-elle – tout en sensibilisant le public à la nécessité de limiter les émissions de gaz à effets de serre. Pendant ses loisirs, Céline dévore des ouvrages de psychologie car, professe-t-elle, "le développement durable doit commencer au niveau des individus".

Les "créas-cu", pour les intimes, don’t l’espèce a été identifiée aux États-Unis par le sociologue Paul Ray et la psychologue Sherry Anderson, représenteraient actuellement 17 % des Français. Plutôt jeune (68% ont entre 18 et 49 ans) et féminine (64%), cette tribu conjugue six positionnements hérités des années 60: elle se préoccupe d’écologie, cultive des qualités féminines comme l’empathie et l’intuition, valorise l’être plutôt que le paraître, se soucie du développement personnel et spirituel, s’engage dans la société et défend la diversité culturelle.

Un retour du militantisme? Pas exactement. Les créatifs culturels se caractérisent plutôt par leur pragmatisme; ils se contentent d’agir, sans grandes envolées lyriques ni prosélytisme. En 1984, Tristan de Feuilhade a 29 ans: il quitte son poste de contrôleur de gestion chez Citroën pour partir en mission humanitaire. Il veut fabriquer des fauteuils roulants en Papouasie Nouvelle-Guinée! En 2000, parce qu’il entend des gens "se demander comment s’engager dans la société", il crée le site Internet Planète Solidarité, aujourd’hui www.France-Bénévolat.org, une plate-forme destinée à mettre en relation associations et bénévoles. Aujourd’hui, à 52 ans, ce diplômé de droit des affaires vient de créer une fondation qui récompense les initiatives valorisant le lien social, "pour montrer qu’on n’a pas besoin d’être un héros pour agir". Il a aussi decide de reprendre le chemin de l’université pour y étudier la psychologie. "Je me croyais atypique, différent des autres. En découvrant l’existence des créatifs culturels, je me suis brutalement rendu compte que d’autres pensaient comme moi", s’émerveille-t-il.

Force ou faiblesse? L’une des caractéristiques des créatifs culturels reside effectivement dans leur refus de créer syndicats, partis ou chapelles. Toujours est-il que le mouvement n’a rien d’anecdotique. "Depuis quelques années, nous assistons à une réelle mutation des valeurs occidentales", analyse Éric Seuillet. D’autant plus que cette révolution silencieuse colonise le monde de l’entreprise. Ainsi, dès 1993, Élisabeth Laville n’a pas hésité à démissionner d’un poste fort bien payé, dans une agence de publicité, pour monter une boîte de conseil en développement durable, Utopies. "Mon salaire a été divisé par quatre. Mais j’avais à coeur de promouvoir auprès des entreprises une dynamique respectueuse des droits de l’homme, des ressources humaines et de l’environnement", insiste-t-elle. Aujourd’hui, sa boîte compte 17 salariés.

Dans une lignée plus "spiritualisante", Anne Drevon a monté, en 1997, un cabinet de conduite de projets, dont la devise est "Amour et Bienveillance". "À la naissance de ma fille, j’ai voulu retrouver une coherence entre vie personnelle et professionnelle. Je me rendais compte qu’on manquait d’écoute et de compréhension dans les grandes structures: j’ai donc décidé de me positionner différemment en mettant la douceur et le dialogue au centre de ma démarche professionnelle", se souvient-elle.

Aujourd’hui, pour s’adapter à cette drôle de tribu en pleine émergence, les marques commencent à revoir leur fonctionnement et leur stratégie marketing: "La publicité va devoir informer les consommateurs plutôt que chercher à les séduire", insiste Jérémy Dumont, consultant en communication et fondateur de l’agence des idées Pourquoi tu cours?, dont le but est de réunir professionnels du marketing et des médias. Éric Seuillet est, quant à lui, catégorique: "Les créatifs culturels sont en avance sur le reste de la population. Bientôt, cette lame de fond va bouleverser notre société de consommation." Méfions-nous donc de l’eau qui dort!

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related