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Les fans de Vauban


« Je n’attends qu’un peu d’encens de la postérité. » C’est Vauban qui parle, dans une lettre à Louvois, son ministre. En cette année 2007, tricentenaire de sa mort, le fumet des hommages doit chatouiller les narines du modeste ingénieur militaire parvenu sur le tard au grade de maréchal. « Voilà celui qui prend les villes », disait Madame de Rochefort du génial bâtisseur auquel Louis XIV ne marchandait point sa confiance. Aujourd’hui, l’inlassable guerrier monte à l’assaut de l’Unesco, avec dans son sillage quatorze forteresses  triées sur le volet en vue de leur inscription au Patrimoine mondial de l’humanité, dont le château de Bazoches, son « chez soi ». Verdict en 2008. Qui dira si la candidature du « réseau des sites majeurs de Vauban », voulue  par Jacques Chirac contre  celle de Le Corbusier, ne lui a pas été soufflée par le portrait conservé dans l’abri antiatomique du palais de l’Élysée ? Le regard de l’homme d’armes laisse percer la fierté d’avoir entièrement réformé l’art du siège : « Louis XIV ne pouvait s’exposer à être capturé, comme ses prédécesseurs », explique Nicolas Faucherre, professeur des Universités et expert scientifique du réseau, qui connaît son Vauban pierre par pierre. « Désormais, la logique du prince requiert des places fortes immuables ; elle implique la maîtrise du temps et de l’espace, elle augmente l’emprise au sol des ouvrages.»  


 


De cette nouvelle stratégie sont issues les cent soixante citadelles retapées ou créées de toutes pièces par Vauban en bordure des frontières du royaume, (le fameux « Pré Carré »). Chacune d’elles est le fruit d’une histoire mouvementée, et parfois d’un miracle qui a permis aux sites les mieux conservés, les plus authentiques, d’accéder au réseau d’excellence. C’est le cas du Palais de Belle-Île-en-Mer, objet d’une restauration exemplaire, qui tient du conte de fées. Mis en vente à la bougie éteinte par l’administration des Domaines, le 12 août 1960, l’immeuble désigné « Citadelle du Palais » est acheté par des particuliers en quête d’une résidence secondaire, M. et Mme André Larquetoux. En fait de villa de vacances, le couple se retrouve à la tête de pavillons, logis, casernement, arsenal et magasin à poudre, le tout signé Vauban. Invisibles depuis la mer, édifices éventrés, toitures délabrées, murailles et fossés sont la proie de la végétation. Adjugé !


 


Décidés à restaurer « à l’identique » leurs vieilles pierres, les Larquetoux investiront 300 millions de francs – près de 50 millions d’euros – dans les travaux, au cours d’une aventure de plus de quarante ans. Ils succèdent ainsi à une longue lignée d’aménageurs privés qui se ruinèrent – déjà ! – pour transformer les lieux. Prieuré monastique au XIe siècle, remanié en bastion sous la Renaissance, érigé en citadelle par Vauban, l’ensemble fut banni du club privé des lieux de mémoire, après avoir été remis au département de la Marine, occupé par les troupes département de la Marine, occupé par les troupes allemandes et déclassé du domaine militaire en 1954. « L’endroit avait commencé à nous envoûter », plaide l’ancienne propriétaire, qui vient de revendre ce lieu légendaire, la mort dans l’âme, à la suite du décès de son mari. « On avait englouti des sommes folles et contracté des emprunts, il fallait rembourser. »


 


Dès 1970, Anna Larquetoux ouvre dans les casemates construites sous Louis-Philippe le Musée historique de la citadelle. Livres rares, cartes anciennes, maquettes de navires et peintures  dont  celles  de Nicolas  Bournazel, très connu aux U.S.A, y sont regroupés, ainsi qu’une collection d’effets personnels ayant appartenu à Sarah Bernhardt. En 1980, la vocation culturelle de Belle-Ile se perpétue dans l’arsenal qui accueille festivals et expositions. Les années passant, l’appui d’un spécialiste se révèle nécessaire pour surmonter l’ampleur des travaux et susciter des aides financières. Philippe Prost, de l’école de Chaillot, architecte urbaniste et récent lauréat du concours pour l’École militaire, opère une restauration « au plus près » : « Le travail était retardé par les demandes de budget de l’armée, qui détaillaient jusqu’au nombre de clous », déclare-t-il. Tout au long de l’aventure, la Culture, la Région, le département et l’Europe n’ont fourni qu’un apport modeste. Vient le jour où les demandes de subventions cessent du fait de l’essoufflement des propriétaires. Force est de songer à vendre : « La condition était que l’acquéreur garde le souci de la vocation culturelle que nous avions privilégiée ; nous, on faisait ça pour la France », soupire Anna Larquetoux, indignée par l’ingratitude de l’État qui lui a « offert des clopinettes ». L’affaire est conclue de haute lutte en 2006, lorsque Le Palais est racheté par une chaîne d’hôtels, au soulagement de l’ancienne propriétaire : « Un monument historique doit pouvoir subvenir à ses besoins. C’est tout de même mieux que d’en faire des appartements. » Malgré des réserves sur l’affectation hôtelière, le conseil scientifique international a accepté de promouvoir Belle-Île au rang des sites labellisés, avec une note de 8/10 !  Il y a quarante ans, Léo Ferré chantait « Merde à Vauban ». Sans aller jusque-là, bon nombre de villes n’ont pas satisfait aux critères exigés. Abandon, vandalisme, refus de concourir, opposition de l’armée (Lille, Bayonne), pressions des élus ont suscité une vraie foire d’empoigne. Contrairement à l’opinion reçue, la guerre de siège ne s’est pas achevée avec la mort du Roi-Soleil…

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