Surrender Monkeys

Les Français, éternels perdants de l’Histoire ?

Les Français excellent en pâtisserie et en couture, mais ils seraient nuls à la guerre et leur armée de poltrons volerait de défaite en défaite. Aux Etats-Unis, ce cliché perdure depuis l’entrée de la Wehrmacht dans Paris le 14 juin 1940 – il y a 80 ans aujourd'hui – et la reddition de l’armée française, huit jours plus tard.
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Les soldats allemands entrent dans Paris, le 14 juin 1940. © RDB/Ullstein Bild/Getty Images

« Bonjourrrrr, you cheese-eating surrender monkeys! » C’est ainsi que le jardinier Willie, reconverti en professeur de français, accueille ses élèves dans un épisode des Simpsons diffusé en 1995. Cette référence satirique à la défaite française de 1940 entre dans les annales. Elle sera popularisée par le chroniqueur conservateur Jonah Goldberg et répétée à qui mieux mieux par les amateurs de French bashing lors de l’invasion de l’Irak en 2003.

Devenue le point de repère des francophobes américains, la reddition de 1940 refait surface à chaque nouvelle querelle diplomatique entre nos deux pays. Elle est même devenue le sujet de blagues. « A vendre : fusil français, excellent état, abandonné une fois seulement. » Ou la variante, « A vendre : uniforme français, drapeau blanc inclus ». Dans un autre registre : « Quel est l’oiseau national de la France ? L’autruche. »

Quatre-vingt ans après les faits, la France continue de payer le prix de cette défaite dans l’imaginaire collectif américain. « Les Américains s’attendaient à ce que l’armée française, comme elle l’avait fait pendant la Grande Guerre, soit capable d’arrêter les Allemands », explique l’historien américain Philip Nord, professeur à Princeton et auteur d’un ouvrage sur la France en 1940. « Les Etats-Unis ont renoncé à leurs responsabilités face à la montée d’Hitler dans les années 1930. Leur position était : la France s’occupe de combattre et nous n’avons rien à faire si ce n’est fournir des armes. »

La fin de l’innocence américaine

L’entrée des Allemands dans Paris, déclarée « ville ouverte » par le gouvernement en exil et capturée sans coups de feu, mit fin au sentiment de sécurité qui prévalait encore aux Etats-Unis. Ce traumatisme est au cœur du film Casablanca, qui se déroule en 1941. Bientôt, les Américains étaient eux aussi impliqués dans le conflit. « On va encore devoir aller sauver ces primates capitulards amateurs de fromage », se serait exclamé un général, proférant la bordée d’injures qui inspirera le scénariste des Simpsons cinquante ans plus tard.

L’anecdote est apocryphe, mais elle illustre un point clé de la relation franco-américaine. Par deux fois, les Etats-Unis ont envoyé leur armée au secours de leur plus vieil allié : un sacrifice qui mérite, selon certains Américains, une reconnaissance éternelle et une dévotion aveugle. Lorsque Jacques Chirac refusa de suivre George W. Bush en Irak, le New York Post publia en première page une photo des tombes américaines en Normandie avec le gros titre « Ils sont morts pour la France, mais la France a oublié ». Un chantage repris par Donald Trump lorsqu’Emmanuel Macron a annoncé en 2018 vouloir créer une armée européenne : « Comment cela a-t-il fonctionné pour la France [pendant la Première et la Deuxième Guerre mondiale] ? Ils commençaient à apprendre l’allemand à Paris avant que les Etats-Unis arrivent. »

Selon ce discours paternaliste, les Français sont des êtres sans défense et les Américains des guerriers libérateurs. C’est la thèse du politologue américain Robert Kagan, auteur de La Puissance et la faiblesse en 2003, dans lequel il écrit que les Américains viennent de Mars et les Européens de Vénus. « Ce qui est sous-entendu, ce n’est pas seulement que les Américains aiment la guerre et que les Européens aiment l’amour », explique Philip Nord, « mais que les Américains sont des hommes et les Européens des femmes ».

Le complexe de l’Oncle Sam

Cette vision genrée des relations transatlantiques et de la Deuxième Guerre mondiale met en évidence un sentiment plus ancien. « Les Américains ont un sentiment d’infériorité vis-à-vis de la culture française », selon Philip Nord. « La France est le pays du Louvre, de la Mona Lisa, et nous ne sommes que des pèquenauds de la campagne. Mais au moins, on sait se battre. Dénigrer les Européens – et les Français en particulier – est une manière de déclarer notre indépendance vis-à-vis de la culture continentale. »

Les Américains auront toujours Paris et les Français resteront les vaincus de 1940. Une logique qui nie les 60 à 90 000 soldats tués pendant la bataille de France et les autres victoires de l’armée française, à commencer par celles inscrites par les Forces Françaises Libres du général de Gaulle. Rappelons que les premiers chars entrés dans Paris en août 1944 arboraient non pas la bannière étoilée mais la Croix de Lorraine !


Article publié dans le numéro de juin 2020 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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