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L’hiver du français à l’université d’Albany, New York

L’université d’Albany, au nord de l’État de New York, est devenue le symbole du combat pour les humanités aux États-Unis. Pour des raisons budgétaires, son président a gelé les admissions dans plusieurs cursus, dont le français. Étudiants et professeurs se mobilisent pour sauver ce qui peut l’être.

Un carillon mécanique, échappé de l’étroit clocher circulaire dressé au milieu de la cour principale, résonne sur le vaste campus enneigé de l’université d’Albany. En cette fin d’après-midi d’hiver, les rares étudiants suffisamment courageux pour affronter la température glaciale se dispersent avec les derniers rayons du soleil. Nous sommes en périphérie d’Albany, capitale de l’État de New York surtout connue pour son rôle de carrefour routier entre la ville de New York et le Nord, Boston, le Canada. L’atmosphère sur ce campus uniforme des années 1950 est calme, atone, presque oppressante. Pourtant, en coulisses, la colère monte.

Voilà plusieurs mois que le site d’Albany de l’université publique de New York (State University of New York, SUNY), qui compte quatre campus répartis dans l’État, est sous le feu des projecteurs. C’est une annonce du président de l’université, George M. Philip, qui a mis le feu aux poudres en octobre dernier. Sur sa décision, les admissions dans les programmes de français, russe, italien, théâtre et lettres classiques (latin, grec) ont été immédiatement suspendues. Sont concernés les programmes de bachelor of arts (B.A.), ainsi que les diplômes de master of arts (M.A.) et de doctorat (PhD), dispensés uniquement par le département de français. La suppression de 150 postes, principalement en ne renouvelant pas des départs à la retraite, est également au programme.

Le couperet définitif n’est pas encore tombé. « Des consultations sont en cours », assure Catherine Pétillon, attachée de coopération éducative à l’ambassade de France aux États-Unis. Mais de l’aveu même de l’administration, il faudrait un miracle pour sauver ces cursus. Explication avancée : des coupes budgétaires majeures infligées depuis plusieurs années par l’État de New York à cette université publique.

« Nous sommes dans une situation extrêmement difficile », explique le Dr. Edelgard Wulfert, doyenne du College of Arts and Sciences de l’université d’Albany. « Pour la troisième année consécutive, nous devons faire face à une réduction massive du financement de l’État. Le système SUNY a déjà perdu plus de 585 millions de dollars en un peu plus de deux ans. Le budget soumis fin janvier par le gouverneur Cuomo prévoit une nouvelle baisse de 10% du financement de SUNY par l’État. C’est une véritable catastrophe ! », assure-t-elle.

Mobilisation

Les étudiants déjà inscrits dans les disciplines visées sont autorisés à achever leur cursus. Une promesse toute virtuelle, souligne Nicole Nelson, une Américaine de 32 ans fraîchement diplômée d’un master de français à Albany et professeur adjointe de français. « La plupart des étudiants en master et en doctorat tirent leurs revenus de l’enseignement, en tant qu’assistants de langue ou professeurs adjoints. Ils ne pourraient pas faire face à la disparition de leurs postes », estime la jeune femme. Les disciplines touchées ne disparaissent pas totalement de l’université d’Albany : elles restent dispensées aux étudiants du premier cycle (undergraduate), dans le cadre des deux cours de langues étrangères obligatoires. Mais impossible désormais à ces étudiants de choisir une de ces options comme “major”, c’est-à-dire comme discipline principale de leur cursus.

Dès son annonce, la nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Des dizaines d’articles dédiés au cas Albany ont fleuri dans la presse américaine et internationale. De nombreux étudiants et leurs professeurs se sont mobilisés. Une campagne visant à inonder le président Philip de courriels a été orchestrée. Plusieurs manifestations ont secoué le campus. Une pétition lancée par le département de langues étrangères a recueilli plus de 11000 signatures en un mois, tandis que se multipliaient les groupes Facebook et les vidéos sur YouTube. Point d’orgue du mouvement, une « journée de plaidoirie » organisée le 4 février devant le Capitole, à Washington, a réuni 300 membres de l’université d’Albany – étudiants, enseignants et administratifs.

Selon le Dr. Wulfert, le choix des coupes s’est fait d’une manière absolument objective. « Nous avons mené un processus de consultation transparent. Les responsables des différents départements ont soumis leur budget, leurs effectifs et leur nombre d’étudiants. Nous avons établi différents scénarios, et nous avons pris une décision rationnelle. Une décision très difficile ».

« Le processus de consultation était tout sauf transparent », conteste Jean-François Brière, directeur du département de langues, littératures et cultures (LLC). Dans les couloirs ternes du bâtiment des humanités, l’ambiance n’est pas à la fête. Des affiches appelant à « sauver SUNY » ou incitant les étudiants à choisir tout de même le français comme « major » constellent les murs. La plupart des portes sont fermées, les plannings de cours tristement dégarnis. « Je ne suis pas très optimiste, vu les gens qui nous dirigent », soupire M. Brière. « Couper le français, c’est une erreur majeure. La direction n’a d’yeux que pour les inscriptions : c’est une erreur de jugement », estime ce professeur d’études francophones.

Lettres mortes

De fait, l’administration met clairement en avant le petit nombre d’étudiants inscrits dans les filières concernées pour justifier la réduction de voilure. En ce début 2011, le département d’études francophones emploie encore sept « tenured teachers » (équivalent des professeurs d’université en France), hyper-spécialisés, au salaire confortable, pour seulement 40 étudiants ayant choisi le français comme major, 16 inscrits en master et 15 en doctorat.

Le tableau n’a pas toujours été aussi sombre. « À mon arrivée en 1979, il y avait plus d’étudiants qui apprenaient le français que l’espagnol », se souvient Jean-François Brière. Comment expliquer cette désaffection ?  « On aurait pu pousser davantage, c’est vrai », reconnaît-t-il. Doubles diplômes, échanges internationaux : les pistes de modernisation du département sont restées lettre morte. Le programme d’échange avec l’université de Grenoble ? « Tombé à l’eau ». L’examen de français comme langue des affaires ? « Cela fait une dizaine d’années qu’on ne l’a pas proposé », constate M. Brière.

Sur les 12 professeurs titulaires du département de langues étrangères de l’université d’Albany, six sont proches de la retraite, dont Jean-François Brière. Lui-même ne travaillera plus à Albany à la rentrée prochaine. « Ça tombe bien », dit-il.

Sur le campus, la rumeur court que l’administration de SUNY voudrait faire du site d’Albany une sorte de « community college », axé sur les technologies et les sciences dures. Pour l’heure, la décision finale du président Philip, qui s’est dit prêt à « discuter », est toujours en suspens. Elle dépendra pour beaucoup du budget final de l’État de New York, traditionnellement voté en février par le Congrès. En 2010, le vote avait eu lieu avec plusieurs mois de retard. Cette année, l’attention focalisée sur Albany ne devrait pas accélérer le processus.

 

Article paru dans l’édition de Mars 2011 de France-Amérique

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