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Loin des yeux, près du choeur

Du “Compas Direct” à Emeline Michel, la musique permet aux Haïtiens en exil de maintenir un lien fort avec un pays en plein marasme économique.

La musique haïtienne a sa reine qui n’a pas besoin de couronne pour se faire reconnaître. Ses textes, son engagement et son talent ont fait d’Emeline Michel la voix de Haïti. Une voix claire qui se fait entendre en français et en créole… aux Caraïbes bien sûr, et paradoxalement aux États-Unis bien plus qu’en France. Elle-même s’est installée à New York où tant de ses compatriotes ont trouvé refuge en vague successive depuis les années 60, fuyant leur île pour des raisons politiques ou économiques, parfois les deux, au fil des dictateurs et des catastrophes.

Patrick Anson lui a quitté Haïti en 1965 quelques années après l’arrivée de Papa Doc au pouvoir sonnant le glas des “années glorieuses” du président Eugène … Magloire. Une ère relativement stable qui a vu la naissance d’un rythme qui continue d’être immensément populaire partout où la communauté des Caraïbes et en particulier créole est présente: le Compas Direct. C’est le père de Patrick, Joe, qui le premier a compris l’importance de ce phénomène. “Le Compact Direct a été inventé en 1955 par Nemours Jean-Baptiste, explique-t-il. Jusque-là la musique haïtienne était influencée par la Salsa, la Meringue ou la Charangua venues de Saint-Domingue, Porto-Rico ou Cuba. Mon père qui avait a l’époque un magasin de disques a enregistré les concerts sur bande magnétique puis il a produit les 100 premiers 33 tours vendus aux États-Unis“. Ce nouveau rythme joué par des orchestres formés de deux saxos, deux trompettes, un accordéon et un chanteur, devient l’hymne créole de la planète. Et s’adapte. Les big bands sont devenus des mini-jazz, la guitare électrique fait rage sur scène. Partout où on parle créole (composé à 80 % de mots français), de Cayenne en Martinique… on joue, danse et chante compas… Et bien sûr aux États-Unis, en Floride, dans le Bronx, le Queens, le Connecticut , là où la communaute haïtienne continue de s’étendre. Un public tout prêt à accueillir les artistes qui bientôt joignent l’exode dans les années 60-70.

Un des groupes dont Patrick Anson, avait produit le premier micro-sillon, Tabou Combo, va bientôt élargir l’audience du compas avec un gros coup assez inattendu. “La licence pour la production de 45 tours du groupe pour l’Europe a été vendu à Eddy Barclay… Et un des titres, « New York City » a fait un carton avec 500 000 exemplaires“.

Ainsi, la musique créole faisait son entrée dans les hit-parades européens et devenait le 1er gros tube non-francais de Barclay . Aujourd’hui les stars du Compas s’appellent Sweet Micky ou T-Vice, une génération qui a su faire evoluer le genre. Un peu de fierté perce dans la voix de Patrick Anson. “Il y a un artiste en chaque Haïtien et chaque Haïtien de l’étranger est un ambassadeur de son pays“, résume-t-il. Et chaque succès, un symbole. Ainsi, Wyclef Jean, arrivé aux États-Unis à 9 ans et qui a vendu 17 millions d’albums de The Score avec son groupe The Fugees (raccourci pour refugees/réfugiés) dans le monde. Un exemple qui a d’autant plus frappé les esprits, que le rêve americain, à portée de radeau, est de plus difficile à atteindre pour des immigrés qui ne bénéficient pas du traitement de faveur des cousins cubains (on ne peut renvoyer un demandeur d’asile cubain une fois qu’ il a posé le pied sur le sol américain). La gloire n’a pourtant pas fait perdre de vue ses racines au rappeur. Il a sorti Sak Pase Present : Welcome to Haiti en créole en 2004.

La “Joni Mitchel” de Haïti

Emeline Michel elle a dû faire le choix déchirant de quitter son île natale pour pouvoir travailler… et bien que chantant en français et en créole – elle a obtenu le prix Félix-Leclerc en 2006 –, c’est aux États-Unis qu’elle est maintenant le plus suivie et reconnue. “Au milieu des années 80, j’étais beaucoup plus présente en France. Et peu à peu, avec la forte présence de la communauté caraïbe aux États-Unis, j’ai senti une curiosité plus vive pour ma musique”. À mesure que le rapprochement se faisait ici, la distance – et pas seulement géographique – se creusait avec la France. Elle enchaîne donc maintenant les concerts sur le continent américain conquérant un public pas seulement francophone. Chant traditionnel, compass, jazz, salsa… Emeline Michel s’est appropriée tous les styles pour créer le sien et faire passer aussi ses messages. Car on ne devient pas la “Joni Mitchel” de Haïti si les mots n’accompagnent pas les notes. Et ceux d’Emeline Michel, compositrice et interprête, expriment haut et fort la souffrance de ses compatriotes. “Il règne une telle précarité dans mon pays, confie-t-elle qu’il est impossible de ne pas aborder tous les problèmes auxquels il faut faire face là-bas. C’est ma réponse à des agressions continuelles“. Les artistes haïtiens sont en effet souvent aussi des militants. Sweet Micky, le mauvais garcon du Compas Direk, a participé a un programme de prevention du HIV, et Wyclef Jean, Goodwill Ambassador de Haïti,  anime une fondation qui distribue des bourses d’études dans cinq régions de Haïti. Ces dernières années Emeline Michel a réussi à revenir régulièrement à la source pour faire avancer ses projets mais aussi pour rencontrer les talents de demain. Une nouvelle génération qui peut-être n’aura pas besoin de quitter sa terre natale pour vivre sa passion.

L’organisation fondée par Wyclef Jean, Yélé Haiti, recevra le 7 mai, au BAM Cafe de Brooklyn ,le Community Excellence Award lors du 3eme Spring Benefit de l’International School of Brooklyn.

Emeline michelle (www.emeline-michel.com) en concert

-le 17 mai, a Washington, DC. www.zanzibar.otw.org

-le 29 juin à Paris et le 18 juillet au California World Fest, Grass Valley, California . www.worldfest.net

Dernier album : Reine de Cœur, 2007.

www.kompamagazine.com
www.wyclefjean.com

-Carnaval de Eastern Parkway (The West India-American Day Carnival Association : www.wiadca.org)

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