Entretien

Mame-Fatou Niang : « Je m’inquiète que la réalité soit manipulée par des fondements irrationnels »

Nous avons interrogé Mame-Fatou Niang, spécialiste des questions post-coloniales à l’université Carnegie Mellon de Pittsburgh, sur le sens du néologisme « islamo-gauchisme », sa polémique et ses répercussions sur la recherche française.
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Mame-Fatou Niang.

Depuis deux mois, l’islamo-gauchisme fait l’objet d’un débat public remettant en cause la légitimité des sciences sociales dans l’université française. Le 14 février dernier, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, commandait au CNRS une enquête sur les dérives de la recherche et la façon dont « l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble ». Bien que cette polémique ait été contrée par la mobilisation quasi générale des enseignants-chercheurs et la division d’opinions au sein de la classe politique, l’université française ne semble pas sortir indemne de ces débats idéologiques.


France-Amérique : Dans le discours public, l’islamo-gauchisme est amalgamé avec les études sur les identités venant des campus américains : les théories « indigénistes », « racialistes » et « décoloniales » seraient tournées vers la haine des valeurs occidentales, voire la haine des Blancs. Pourquoi y a-t-il ce besoin, en France, d’identifier aujourd’hui ces idées comme spécifiquement « américaines » ?

Mame-Fatou Niang : Il ne s’agit pas d’une importation mais d’une exportation, d’un retour du boomerang. Les cultural studies se développent aux Etats-Unis grâce à l’influence de penseurs des tiers-monde, mais aussi des penseurs français issus de l’histoire coloniale comme Frantz Fanon, Aimé Césaire, Edouard Glissant, Maryse Condé. Sans oublier Bourdieu, Derrida et Foucault. Poser la question de l’importation, c’est refuser l’ancrage de cette histoire coloniale dans notre territoire. Ce n’est pas la question de l’Amérique qui nous vient, mais une question française. Regardez Haïti, l’Afrique occidentale française, le Code de l’indigénat en Algérie, l’esclavage aboli deux fois : une première fois en 1794, réinstauré par Napoléon en 1802 et définitivement aboli en 1848. Ce n’est pas l’histoire américaine, c’est l’histoire française !

Selon Frédérique Vidal, l’islamo-gauchisme correspond à « l’ensemble des radicalités qui traversent notre société » et entraverait « le travail des chercheurs et des enseignants-chercheurs ». D’expérience, avez-vous observé un tel phénomène dans le milieu universitaire français ou américain ?

Je trouve fascinant que ce petit murmure qui s’élève d’un coin délaissé de l’université se transforme en une espèce de clameur de sa mise en danger. Ouvrez l’almanach des thèses de doctorat : combien de titres regroupent des mots comme « décolonial », « race » ou « genre » ? Selon une étude de Mediapart, la question raciale dans la sociologie française de 1960 à 2018 représente seulement 2 % de la production universitaire. Selon moi, l’islamo-gauchisme ne sert qu’à mêler des courants et des intérêts absolument divergents qui ont pour trait commun de questionner l’héritage colonial français ainsi que l’impact des notions de genre ou de sexualité sur nos sociétés. C’est une farce complète qui devient pertinente lorsqu’elle est comprise comme un outil politique plus significatif des personnes qui l’instrumentalisent que des personnes contre lesquelles il est utilisé. Je m’inquiète que la réalité soit manipulée par des fondements irrationnels aux fins de lui faire dire les fantasmes que l’on aimerait voir exister, mais aussi une déligitimisation totale des sciences sociales.

La lettre ouverte de l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires parue le 13 janvier désigne « le militantisme » universitaire qui limiterait « l’exercice de la rationalité critique et le débat scientifique argumenté ». Que pensez-vous de cette opposition entre « savoir » et « engagement politique » ?

La question du militantisme interpelle venant de cet observatoire qui n’a publié aucun document scientifique et qui n’existe que par une production hautement médiatique de pression sur le politique. J’appelle ça du militantisme. En tant que chercheur, nous avons une approche scientifique qui se traduit dans des articles, des colloques, des monographies, dans une volonté de sortir ces discussions de la tour d’ivoire de l’université. Ces échanges entre la recherche et l’espace publique sont dénoncés comme militants, mais peut-on dire que l’université est un lieu de savoir neutre ? Il n’y a pas de savoir neutre : tout savoir est situé.

En juin 2020, pendant les manifestations en France autour du meurtre de George Floyd et de l’affaire Adama Traoré, Emmanuel Macron a accusé les universitaires « d’ethniciser la question sociale ». Pouvez-vous commenter cette assertion ? S’agit-il d’une forme de déni devant la nature de cette question sociale française ?

J’ai trouvé la réaction du président extrêmement triste et grave car il a jeté à la vindicte de la population des chercheurs, mais aussi des citoyens français, qui se sont mobilisés contre les violences policières. De plus, cette assertion revient à faire la prééminence de la classe par rapport aux problèmes de race, ce qui correspond aux idées universalistes françaises. Pourtant, on ne traverse pas la société de la même manière que l’on soit une femme ou un homme, une personne valide ou handicapée, voilée ou non, noire ou blanche. Dans mon travail je m’intéresse aux questions d’intersectionnalité entre des discriminations de classe et des catégories ethniques, non pas pour multiplier les problèmes ou créer des identités victimaires, mais pour éclairer au maximum les conditions discriminatoires dans lesquelles des groupes sociaux se trouvent.

Est-ce que vous pensez que cette polémique peut avoir des répercussions positives sur la recherche en France en suscitant le débat ?

Pour l’instant je vois beaucoup de découragement de la part de mes collègues français qui sont dans des conditions de travail indignes de la recherche française. A mon avis, tous les éléments sont réunis pour une nouvelle fuite des cerveaux : les formations de l’université française sont reconnues à l’étranger et la situation de la recherche en France est en pleine implosion.

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