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Marjane Satrapi croque le régime des mollahs

Extrait de France-Amérique n°16 spécial fêtes, du 19 décembre 2007 au 1er janvier 2008 

Auréolé du Prix du jury à Cannes, et précédé de son formidable succès en France, « Persépolis », le film tiré de la bande dessinée, sort aux États-Unis.

Marjane Satrapi est devenue un auteur culte avec sa bande dessinée Persépolis. En quatre volumes autobiographiques, elle croquait, en noir et blanc, son enfance et sa jeunesse. En parlant de sa famille et de ses ancêtres, c’est toute l’histoire de l’Iran qu’elle dessinait. Avec un œil de chat très persan, elle racontait les bouleversements politiques, religieux de son pays. La chute du chah, la révolution, l’instauration de la République islamique, la guerre contre l’Irak.

Pour la protéger, ses parents l’envoient à 14 ans à Vienne, "un exil forcé" confie-telle. Elle connaît l’apprentissage douloureux de la liberté, la solitude, le désenchantement amoureux. De retour en Iran, à 18 ans, elle avoue avoir eu "l’impression de marcher dans un cimetière, entourée de victimes d ’une guerre que j ’avais fuie". Dépression, mariage, divorce. En 1994, elle quitte définitivement l’Iran. Son quatrième album s’achevait sur ce départ. Direction, la France devenue sa patrie. "Les ombres du passé me hantent toujours, dit-elle aujourd’hui. Je suis incapable de me projeter dans le futur même si je suis mariée à un homme merveilleux. C’est un sentiment commun à beaucoup d’exilés, ce manque de foi en la vie."

Malgré tous les accidents de l’existence Marjane Satrapi garde l’humour toujours chevillé au bout du crayon. La politesse du désespoir. "Si je me plaignais, ce serait indécent." Elle a franchi une nouvelle étape artistique. En duo avec Vincent Paronnaud, elle a réalisé Persépolis, film d’animation adapté de sa célèbre bande dessinée. "Nous avons d’un commun accord opté pour l’animation traditionnelle, plus appropriée à l’histoire et nettement plus graphique. En 2003, le succès de Persépolis avait été tel aux États- Unis que j ’avais reçu de nombreuses propositions venant de Hollywood. Mais elles étaient toutes tellement plus invraisemblables et improbables les unes que les autres que je n’avais pas donné suite." C’est finalement le producteur français Marc-Antoine Robert qui a réussi à convaincre Marjane de passer à la réalisation. "Il nous offrait une entière liberté et une équipe de 90 animateurs et dessinateurs. Vincent et moi avons appris un nouveau métier. Nous aurions été idiots de refuser!"

Mais l’aventure était semée d’embûches. "Le danger était de filmer les cases et d’en faire un film. La bande dessinée et le cinéma sont des modes d’expression différents. Il fallait trouver un autre style de narration, un autre rythme tout en gardant une cohérence. On a dû tricher, éliminer, reconstruire, inventer de nouvelles scènes." Afin de restituer au mieux l’esprit de cette grande saga tragique et drôle à la fois, les deux cinéastes ont opté pour "un réalisme stylisé". "J’ai toujours été obsédée par le néoréalisme italien et par l’expressionnisme allemand. Dans le film, les ombres portées font penser à Lang et à Murnau. Mais il y a beaucoup d’autres références cinématographiques. Nous nous tournons parfois du côté de la comédie italienne lorsque j’évoque nos réunions familiales très animées."

Marjane qui est arrière-arrière-petite- fille d’un roi qadjar, est née en 1969 sur les bords de la mer Caspienne. "J’étais fille unique, persuadée que j’étais le centre de l’Univers. » À l’âge de 6 ans, sûre « d’être la dernière des prophètes", elle voulait sauver le monde. La gamine délicieusement délurée, se prend ensuite pour Bruce Lee, et se passionne pour le cinéma. "Avant la révolution, mes parents qui avaient un esprit moderne et progressiste m’emmenaient voir des films comme Belle de jour ou Voyage au bout de l ’enfer." Sa bande dessinée traduite en vingt langues a été vendue à un million et demi d’exemplaires dans le monde. "Mon propos est universel, je n’ai jamais mis l’accent sur le folklorique."

Aux États-Unis, Persépolis est au programme dans 160 collèges et universités. "Il y a deux ans, à West Point, sur l’invitation ’un général de l’armée, j’ai fait une conférence contre la guerre en Irak. Il partageait mon point de vue, mais ne pouvait l’exprimer. L’année dernière, j’ai croisé par hasard deux étudiants de West Point. Mon discours les avait convaincus. Ils avaient décidé de s’enfuir au Canada pour ne pas faire cette guerre sale." Sans doute une de ses plus belles victoires.

Persépolis
Film d’ animation de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, avec les voix de Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Danielle Darrieux. Durée : 1 h 35. Sortie aux États-Unis le 7 décembre.

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