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Michel Serrault: L’humanité d’un pitre

Pourquoi la mort d’un grand acteur est-elle un événement qui dépasse le petit monde des plateaux de cinéma ou des tréteaux de théâtre ? Pourquoi la mort de Michel Serrault touche-t-elle chacun, au plus profond ?

 

Pourquoi une société tout entière peut-elle se reconnaître en un homme ni pire ni meilleur qu’elle, mais qui, sans que l’on en ait eu jamais clairement conscience, parle pour elle, la représente ? Et lui propose, sans prendre la pose ni discourir, un modèle.

Michel Serrault était bien plus qu’un comédien extraordinairement doué, formé à la rude école du cabaret de l’après-guerre. Il était bien plus que l’acteur aux cent cinquante films et aux dizaines de pièces de théâtre qui avaient nourri sa notoriété, sa popularité. C’était un homme qui ressemblait à tous les autres, mais qui n’était pas exactement comme eux.

Un pitre et un homme de foi, un homme doux et pacifique, qui adorait susciter l’inquiétude. Mais tendrement, malicieusement. Un être qui savait tout des abîmes qui peuvent s’ouvrir dans les coeurs, des lents poisons qui enveniment, un être qui ne craignait pas d’affronter la vérité : ni le mal ni le bien ne sont des absolus, l’humain est capable de tout. De se dépasser comme d’être un atroce scélérat.

Il l’avait appris en incarnant les grands personnages. Ceux de Molière comme ceux dessinés allègrement par son frère Jean Poiret. Il l’avait appris en jouant les vieillards inoxydables du copain Tchernia, les fous furieux de son ami Mocky, les plus toxiques engeances ou les délurés chez Chabrol, les grands criminels avec Christian de Chalonge. Harpagon ou Zaza Napoli, le Dr Petiot ou M. Arnaud, Michel Serrault pouvait incarner chacun d’eux et chacun, dans le public, pouvait s’identifier aux plus doux illuminés comme aux pires crapules.

C’était plus qu’un don artistique. C’est, au présent, un don qui excède le talent. C’est celui du clown qui continue de faire rire malgré la tragédie, celui de l’esprit noble qui ne laisse rien deviner de sa détresse au plus profond du désarroi. C’est un humain très humain. Et son public le savait. Michel Serrault, qui s’était fixé la haute mission de divertir, avait éprouvé dans sa chair, dans son âme, la douleur d’être au monde. De perdre un enfant absurdement, de voir partir son complice de toujours. Jamais, il ne s’était publiquement effondré. Il faisait face. Il ne se plaignait pas. Il nous arrachait des larmes de rire. Il ne faisait pas de grandes déclarations. Ni artistiques ni politiques. Il était orgueilleux et modeste comme les gens de la piste.

Une lumière l’éclairait, qu’il n’imposait pas aux autres. Il croyait. L’enfant élevé au petit séminaire est le même que le vieil homme qui se confie au père Alain de La Morandais. Il est homme de foi dans un monde qui peut paraître frivole et tapageur. Un homme qui pardonne et qui réconcilie. Un homme qui croit qu’il y a un au-delà de la vie. Que le rideau peut tomber, mais que le silence éternel des espaces infinis ne doit pas nous effrayer. Un homme de paix.

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