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Nicolas Hulot, la vision d’un éco-réaliste

Il y a deux ans, Nicolas Hulot secouait la sphère politique française en parvenant à imposer l’environnement au cœur de la campagne présidentielle. Son Pacte écologique, signé par les principaux candidats, a depuis permis des progrès notables lors du Grenelle de l’environnement. Pourtant, aujourd’hui encore, tout reste à faire. A la tête de sa Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme, le présentateur d’Ushuaïa Nature, âgé de 53 ans, milite pour un changement radical des comportements et une réponse globale aux défis environnementaux actuels.


France-Amérique : Dans un récent discours, Al Gore souhaitait que les Américains renoncent sous dix ans à l’intégralité de leurs énergies fossiles. Est-ce envisageable, ou est-ce seulement un avertissement nécessaire ?

Nicolas Hulot : Ce qui n’est pas réaliste, c’est de subir les changements et de laisser les phénomènes s’emballer. Cela revient à naviguer par temps de brouillard, en pleine nuit et les yeux bandés. Maintenant, les États-Unis sont-ils capables de s’affranchir du pétrole en dix ans ? J’avoue ne pas y croire. Mais ils peuvent déjà commencer à s’affranchir de leur dépendance au pétrole, et investir dans de nouvelles techniques… L’addition des crises alimentaires, climatiques, énergétiques et matérielles, enveloppées d’une crise financière, pèsent aujourd’hui gravement sur nos sociétés. Nous sommes à un moment critique, où il ne s’agit pas de s’effrayer, mais de se mobiliser à la hauteur de l’enjeu. C’est pourquoi j’appelle la communauté internationale à un véritable plan Marshall en termes d’investissements écologiques. Ceux qui parviendront à l’avenir à trouver les techniques, les économies, et les nouvelles orientations pour s’affranchir du pétrole s’en sortiront le mieux. Ceux qui attendent que la réalité s’impose devront en subir les conséquences et aller acheter des équipements ailleurs. Les Etats-Unis ne sont d’ailleurs pas les plus attentistes : il y a en Californie de nombreux acteurs économiques privés qui investissent énormément dans la « green technology » (ndlr, technologie verte). Il faut désormais que tout le monde aille dans ce sens-là.

F.-A. : La nouvelle administration post-Bush pourra-t-elle contribuer à ce changement ?

N.H. : Les États-Unis devront être un pays moteur lors de la prochaine conférence sur le climat à Copenhague, fin 2009. Tous les experts s’accordent à dire que si des accords ne sont pas trouvés à ce moment-là, on basculera alors dans l’irréversible. De plus, l’opinion de la société civile américaine me semble avoir déjà largement évolué. Il faut se rappeler que, au cours des dernières années, les Américains ont dû affronter durement les conséquences directes des changements climatiques. J’ai quelques doutes si c’est John McCain qui est élu, car je ne l’ai pas trouvé très velléitaire sur ce sujet-là. J’en ai beaucoup moins si c’est Barack Obama, qui m’y paraît plus sensible.

F.-A. : Faut-il instaurer une organisation type « Nations unies pour l’environnement » ?

N.H. : On y viendra de gré ou de force. Seulement, si on y vient de force, ce sera dans un contexte géopolitique très tendu, avec des économies et des démocraties très affectées. Aujourd’hui, pour résoudre les crises économiques et écologiques, il ne manque au monde qu’une volonté coordonnée et partagée. C’est la fameuse phrase d’Einstein que j’ai déjà mise en exergue d’un livre : « Notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions ». Il nous faut donc une institution qui, sur ces sujets, coordonne et décide.

F.-A. : Quelles solutions peut-on envisager pour imposer ces réductions d’émissions de gaz à effet de serre ?

N.H. : Les mécanismes de Kyoto, avec les systèmes de quotas et de transferts Nord-Sud, sont toujours pertinents. Mais il faudra aussi instaurer une économie sélective : certains flux ne sont aujourd’hui plus compatibles avec la réalité écologique, à l’image du pétrole mais aussi des ressources halieutiques (ndlr, ressources vivantes aquatiques), de l’eau ou encore de certains métaux. Si on veut éviter une décroissance imposée par la force des choses, il nous faut donc construire ensemble une croissance sélective. Prenons l’automobile : certains véhicules énergétivores, comme les 4×4, devraient être interdits, car c’est une obscénité de les voir rouler vu l’ampleur de la crise.

F.-A. : En France, les mesures du Grenelle de l’environnement vous semblent-elles suffisantes ?

N.H. : Ce n’est certes pas l’alpha et l’oméga de la révolution écologique, mais c’est un bon exemple au niveau européen de remise à niveau. C’est aujourd’hui l’effort le plus important que la France peut faire unilatéralement. Et si la loi est votée en octobre de manière unanime, ce sera un pas important pour la deuxième partie de la Présidence française de l’Union européenne. Cela facilitera notamment l’adoption au niveau communautaire du paquet « climat-énergie ».

F.-A. : N’est-ce pas un peu léger, au regard de ce que vous proposiez dans votre Pacte écologique ?

N.H. : On peut voir le verre à moitié vide ou à moitié plein. S’il n’y avait pas eu le Pacte, et donc le Grenelle par la suite, il n’y aurait pas le centième de ce qui est aujourd’hui proposé. Il y a dans le Grenelle de l’environnement 273 mesures très importantes, un virage est donc pris. Mais il manque encore certains éléments, comme l’instauration d’une contribution climat-énergie. Par ailleurs, il faut absolument une vraie cohérence dans les décisions politiques. Le vote de la loi de modernisation de l’économie par exemple, qui va multiplier le nombre des grandes surfaces en France, est absolument contraire à la logique écologique. On touche là au problème plus large du modèle économique lequel nous vivons. Il faudrait être fou pour penser qu’une croissance infinie est possible dans un monde fini. Nous devons donc plus que jamais sortir de la croissance quantitative et passer à une croissance qualitative.

F.-A. : Doit-on créer de nouveaux indicateurs pour pouvoir mesurer cette croissance ?

N.H. : Sûrement. Nous ne pouvons pas nous contenter du simple PIB (Produit Intérieur Brut ) pour évaluer les progrès de nos sociétés en matière d’environnement et de solidarité ! N’est-il pas paradoxal de voir que la réparation des dégâts causés par une marée noire permet de faire grimper le PIB et la croissance ? Nous demandions, dans le pacte écologique que de nouveaux indicateurs soient mis en place. Pourquoi ne pas envisager les services gratuits rendus par la nature, ou le Bonheur intérieur brut…Le gouvernement a créé une commission à cet effet, et en a confié la présidence à Joseph Stieglitz et Amaratya Sen. Il faut maintenant que cette commission fasse des propositions concrètes. Nous avons besoin d’un vrai tableau de bord, une matrice d’un développement durable et solidaire qu’il faut construire afin de s’assurer que les avancées économiques ne se fassent pas au détriment de l’environnement et de l’homme.

F.-A. : Êtes-vous satisfaits du travail de Jean-Louis Borloo, ministre de l’Ecologie ?

N.H. : C’est un homme qui travaille énormément, qui a réussi à rassembler lors du Grenelle de l’Environnement des acteurs très différents, et qui se montre aujourd’hui très actif au niveau européen. Il est malheureusement trop isolé au sein de son gouvernement, face à certains dans l’exécutif et parfois un législatif qui traînent les pieds.


F.-A. : Les moyens financiers alloués à l’écologie sont-ils suffisants selon vous ?

N.H. : On peut trouver ces moyens. Je propose depuis quelque temps déjà un transfert massif de la fiscalité du travail vers la fiscalité écologique. En France, 70 % des prélèvements sont sur le travail, ce qui est assez aberrant, car cela induit qu’il faille économiser le travail, et non l’énergie ou les impacts environnementaux ! J’attends encore de connaître les moyens alloués au Grenelle, notamment pour la rénovation du bâtiment, qui impliquera des investissements lourds. Il est indéniable que la prise de conscience écologique progresse parmi les acteurs politiques et économiques. Mais elle progresse encore dix fois moins vite que l’emballement des phénomènes que nous essayons de combattre.”

F.-A. : La société civile est-elle davantage prête au changement que la classe politique ne veut le croire ?

N.H. : Très nettement. Il y a encore parfois quelques limites à l’engagement, mais je crois que les citoyens attendent aujourd’hui qu’on leur présente de nouveaux choix, plus cohérents, pour s’impliquer davantage et envisager leurs décisions au regard de la réalité écologique. On proposait par exemple dans le Pacte de donner les moyens à la restauration collective de s’approvisionner en produits de qualité ou biologiques : il est évident que les citoyens en seraient ravis. C’est aujourd’hui à l’État de le réaliser.

F.-A. : Quelle définition donnez-vous au développement durable ?

N.H. : D’abord, je préfère parler de développement durable et solidaire. On pourrait très bien imaginer un développement durable dans un monde qui ne se développe pas ! Le développement durable et solidaire, c’est assurer la pérennité du progrès au sens premier du terme, c’est-à-dire l’amélioration durable et équitable de la condition humaine. On a longtemps couplé progrès et avenir, or on voit bien aujourd’hui que l’avenir n’est pas forcément porteur de progrès, et que le progrès n’est pas inféodé à l’avenir. Il est donc important, via le développement durable et solidaire, de redonner du sens au progrès, en l’incarnant selon trois formes de solidarité : solidarité dans l’espace, solidarité dans le temps et solidarité avec le vivant.


F.-A. : Quels gestes devrait-on accomplir, au quotidien, pour protéger l’environnement ?

N.H. : Ce qui est le plus important, c’est de passer chaque comportement par le filtre de sa conscience. Il faut se libérer des automatismes comportementaux consuméristes, prendre le temps d’évaluer la pertinence de son geste, vérifier s’il est nécessaire ou s’il existe d’autres alternatives. Une fois que c’est fait, on entre dans une nouvelle mécanique, presque ludique, où on se réapproprie la notion du choix : manger moins de viande, mais de meilleure qualité, refuser les sacs plastique aux caisses, imprimer recto verso, s’équiper d’ampoules basse consommation, éteindre les appareils en veille, acheter une voiture peu polluante, installer des panneaux solaires… C’est un millier de petites choses qui font qu’économiquement, mais aussi psychologiquement, vous vous y retrouvez.

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