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Nourriture spirituelle : quand les livres français nourrissent l’âme

Saviez-vous que les Français lisent deux fois plus que les Américains ? Notre chroniqueur à Paris explore la place des livres – et de la littérature – dans la culture française.
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© Thomas Hayman

La littérature occupe une place sacrée dans la culture française. La France est certes le pays qui compte le plus de prix Nobel littéraires, mais tous les genres sont appréciés, du roman policier à la science-fiction en passant par la bande dessinée. Les auteurs sont des icônes populaires, les éditeurs des arbitres culturels et pas un homme politique qui se respecte ne résiste à l’envie de tapoter sur son clavier (ou de s’emparer d’un stylo, selon l’âge).

Les Français sont de fervents lecteurs. D’après une étude de 2019 du Centre national du livre, 92 % des personnes interrogées lisent quasi quotidiennement, dévorant 21 ouvrages par an en moyenne. (Aux Etats-Unis, selon le Pew Research Center, ces chiffres sont d’environ 70 % et de 12 livres par an.) Et bien que les nouveaux formats et genres – livres électroniques et mangas – gagnent en popularité, les bonnes vieilles éditions papier règnent toujours en maître, avec plus de 350 millions d’ouvrages vendus chaque année. Les émissions littéraires à la télévision française attirent un large public depuis le début des années 1950. La plus connue, Apostrophes, diffusée à une heure de grande écoute pendant 25 ans, recevait non seulement des auteurs de fiction, mais aussi des hommes politiques, des musiciens, des sociologues ou des linguistes, tous désireux de s’engager dans un débat animé et parfois passionné avec son présentateur, Bernard Pivot, devenu l’une des plus grandes stars médiatiques du pays. La puissance de la littérature est telle que la France compte aujourd’hui plus d’une demi-douzaine de « villes du livre », telle Bécherel en Bretagne, qui organisent tout au long de l’année festivals, conférences et foires du livre, ainsi que des ateliers dans des disciplines connexes comme la reliure et la calligraphie.

Cet écosystème littéraire est soutenu par quelque deux mille prix, dont au moins six bénéficient d’une large couverture nationale. Le plus prestigieux d’entre eux, le prix Goncourt – du nom de son créateur, un auteur et éditeur du XIXe siècle – suscite une frénésie médiatique. (Le jury se réunit pour délibérer dans un restaurant parisien très couru, mais en cette année de Covid, la cérémonie 2020 s’est déroulée en ligne.) Le lauréat du Goncourt est invité sur les ondes à donner son avis sur tout, de la littérature à la mode. Et malgré un maigre lot – le prix n’est doté que de 10 euros (12 dollars) –, il a l’assurance de vendre son ouvrage par camions. Parmi les autres trophées importants, citons les proches parents du Goncourt : le Renaudot et le Goncourt des Lycéens, le Femina, au jury entièrement féminin, et le prix Albertine, décerné à une œuvre française reconnue aux Etats-Unis.

Bien entendu, la littérature française va de pair avec la controverse, une tradition qui remonte à Victor Hugo et à la bataille entre classiques et romantiques à propos de sa pièce Hernani. Dans l’univers culturel français, tous les coups sont permis. Par exemple, les jurys qui décernent les prix les plus prestigieux sont dénigrés car trop masculins, trop blancs et trop vieux. Il y a peu de rotation : les jurés sont généralement nommés à vie et ont souvent des liens étroits avec les maisons d’édition. Ce monde en vase clos est critiqué, mais sans réelles conséquences, bien qu’un scandale récent impliquant Gabriel Matzneff, auteur multiprimé accusé de pédophilie, ait révélé d’odieux dessous.

Autre lutte très médiatisée : la proposition de réunir les restes de deux grands poètes du XIXe siècle, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, au Panthéon, mausolée des grands hommes dans le Quartier latin. En plus d’être des géants littéraires, Verlaine et Rimbaud formaient aussi un couple maudit. Les opposants à leur panthéonisation affirment que les deux hommes sont en dehors des clous pour le grand public, tandis que pour leurs partisans, ils devraient être honorés officiellement. Cet affrontement à la sauce Hernani entre bourgeois et bohèmes a duré des semaines.

Si la littérature est considérée comme un bien culturel, une richesse même, c’est aussi un commerce qui, comme tant d’autres, a été secoué par l’évolution des habitudes et des tendances de consommation au cours des deux ou trois dernières décennies, avec la fermeture des petits commerces et l’essor des grandes surfaces. Mais on peut compter sur l’Etat pour veiller à ce que les livres ne soient pas une marchandise comme une autre. En 1981, le Parlement a adopté une loi sur le prix unique du livre, qui oblige les éditeurs à fixer le prix des nouveaux titres et, pour les libraires, de ne pas appliquer de réduction de plus de cinq pour cent. Des voix ont salué la loi Lang, du nom du ministre de la Culture qui en est l’instigateur, tandis que d’autres ont dénoncé un interventionnisme excessif, typiquement français, sur un marché libre. Ces cris d’indignation se sont finalement tus lorsque l’impact positif sur les ventes et les marges des libraires est devenu une évidence. N’oublions pas qu’Internet n’existait pas à cette époque et que personne n’avait entendu parler d’une multinationale portant le nom d’un fleuve sud-américain. Bien sûr, la France n’a été ni la première ni la seule à prendre de telles mesures : le prix fixe des livres existe en fait depuis plus de 150 ans et concerne près de 20 juridictions. Mais la loi Lang a donné une nouvelle impulsion à ces politiques de protection. En revanche, aucune loi équivalente n’existe aux Etats-Unis, où les prix fixes sont considérés comme une entrave incompatible avec le libre-échange. Ou carrément communiste, selon le point de vue.

Si les grandes surfaces ont pris leur revanche sur les petits commerces dans les années 1970 et 1980, la dernière décennie du siècle passé a vu l’inexorable ascension d’Amazon – qui, ironiquement, a commencé comme librairie en ligne. Il faut noter qu’à l’époque, ils étaient peu nombreux à imaginer l’impact d’Internet sur la vente de livres. Mais à mesure que les grands sites ont creusé plus profondément leur sillon sur le marché de la littérature dans les années 2000, les petits libraires indépendants en ont fait les frais. Et une fois de plus, la France a riposté. En 2014, sous l’impulsion de la ministre de la Culture (et auteure publiée) Aurélie Filippetti, une loi a été adoptée – la loi anti-Amazon – qui interdit aux sites d’offrir les 5 % de réduction autorisés aux libraires.

Mais l’intervention étatique ne fait pas tout. Avec le temps, de nombreuses initiatives privées ont fleuri pour maintenir les barbares aux portes du temple. Les librairies parisiennes se sont regroupées en réseaux, tandis que des initiatives similaires ont vu le jour dans tout le pays. Les librairies indépendantes ont adopté une charte basée sur l’engagement envers les communautés locales afin de fidéliser la clientèle. Ces groupes semi-informels ont finalement établi une présence en ligne organisée sous la bannière « 1 200 libraires et 20 millions de livres à votre disposition ». Un commentateur a comparé ces initiatives à la lutte entre le courageux guerrier gaulois Astérix et les légions romaines. Comme dans toute bataille, même victorieuse, il y a inévitablement des pertes, et de nombreux indépendants ont fait faillite.

Bien sûr, tout cela se passait avant L.-C. – avant la Covid. Depuis le début de l’année 2020, la France a subi deux confinements, au cours desquels les commerces « non essentiels » – dont les librairies – ont été contraints de fermer pendant plus d’un mois à chaque fois. Malgré le soutien du gouvernement sous la forme de subventions et l’interdiction de la vente de livres en supermarchés, l’impact est désastreux. Même de vénérables institutions ont été gravement touchées. De nombreuses librairies – dont Shakespeare and Company, librairie anglophone fondée à Paris en 1951 – ont lancé en ligne des appels à l’aide. Une institution encore plus ancienne, les 227 bouquinistes de la capitale, qui proposent livres rares et d’occasion sur les quais de Seine, ont été anéantis par l’absence de touristes et seule la moitié d’entre eux sont susceptibles de rouvrir.

Les conséquences économiques et sociales de cette situation se feront certainement sentir pendant des années. Malgré tout, la place sacrée de la littérature en France et l’importance vitale du livre ont été constamment réaffirmées par des millions de lecteurs engagés. L’ancien président François Hollande a fait un constat pertinent, comme on pouvait s’y attendre de la part d’un auteur publié. Il s’est demandé pourquoi les librairies devraient fermer alors que les épiceries restaient ouvertes pendant les confinements : « La culture, c’est aussi une forme de nourriture spirituelle. » Une affirmation très française.


Article publié dans le numéro de janvier 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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