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Obama en 2008, Hollande en 2012 : la mobilisation des citoyens en France et aux Etats-Unis

La Maison française de New York University organisait, le 17 octobre dernier, une conférence, “Get out the vote !”, sur les techniques de mobilisation électorale en France et aux Etats-Unis. L’objectif : comprendre, en s’appuyant sur le succès de la campagne électorale de Barack Obama en 2008, comment les méthodes innovantes utilisées aux Etats-Unis ont pu être importées en France, et bénéficier au candidat François Hollande en 2012.

La campagne de Barack Obama en 2008 a bouleversé les méthodes militantes : c’est un travail de ciblage exceptionnel qui a été mis en place pour la campagne du candidat démocrate : en s’appuyant sur les données électorales à leur disposition, les équipes démocrates ont pu identifier les zones où les électeurs potentiels étaient le plus susceptibles de se mobiliser, et ont pratiqué le porte-à-porte à grande échelle. L’utilisation de données récoltées sur internet a également permis aux militants de concevoir des campagnes de communication les plus efficaces possibles. Cet effort est le résultat de plusieurs années de recherche : des politologues comme Donald P. Green, aujourd’hui professeur à l’université Columbia, ont souligné l’importance de la rationalisation des campagnes de terrain. Marlon Marshall, un des principaux responsables de la campagne de terrain de Barack Obama en 2012, était déjà militant en 2004, lors de la campagne de John Kerry. “En 2004, on n’avait pas assez de données utilisables pour quadriller le terrain et mobiliser les citoyens”, explique-t-il. Ce déficit d’organisation touchait également les forces militantes ; dans son caucus du Missouri, ils n’étaient que 30 à faire campagne pour le candidat démocrate. “En 2008, on est passé à 140 militants”. “La campagne de Barack Obama a révolutionné les codes de la mobilisation politique”, affirme Marlon Marshall, aujourd’hui en charge de la mobilisation à la Maison Blanche.

“La campagne d’Obama en 2008 est la première vraie campagne du XXIe siècle”, assure Guillaume Liégey, fondateur avec Arthur Muller et Vincent Pons du cabinet de conseil, Liégey-Muller-Pons. Ensemble, ils ont importé ces méthodes en France, qui bénéficieront au Parti socialiste pendant la campagne présidentielle de 2012. Etudiants à Boston en 2008, les trois fondateurs avaient été fascinés par les innovations de l’équipe de campagne d’Obama. Ils ont acquis la conviction que ces méthodes représentaient une chance formidable pour la gauche. Le trio d’entrepreneurs a imaginé une campagne de terrain fondée sur la formation des militants, le quadrillage des quartiers, et sur un usage très développé des réseaux sociaux. Avant de convertir les socialistes à ces nouvelles méthodes, ils ont été confrontés à plusieurs obstacles. “A gauche, en France, on avait tendance à penser qu’une campagne électorale, c’était avant tout une confrontation d’idées”, explique Guillaume Liégey. Pour la plupart des hiérarques socialistes, la vision traditionnelle prévalait, celle d’une confrontation idéologique : l’importance du débat d’entre-deux tours, dont l’impact en termes de voix reste marginal, souligne cette croyance quasi aveugle dans le pouvoir des idées. Alors que pour les trois entrepreneurs, une campagne de terrain doit être avant tout rationnelle et scientifique. “La France était méfiante vis-à-vis de la science électorale”, explique Vincent Pons, aujourd’hui professeur assistant d’économie à la Harvard Business School.

“Il faut politiser les citoyens”

Parmi les obstacles objectifs, en plus de la relative modestie financière des campagnes françaises par rapport aux campagnes américaines, la législation française concernant les données des électeurs est plus contraignante qu’aux Etats-Unis : les registres électoraux sont disponibles sur une période très restreinte, ce qui limite la possibilité d’utiliser ces données pour orienter la communication électorale. La France entre progressivement dans l’ère de l’Open Data, mais elle a un retard à combler, par rapport à la situation américaine. L’importation de ces techniques électorales n’était donc pas chose aisée. Et pourtant, Vincent Feltesse, à l’époque directeur de la campagne web et de la mobilisation sur le terrain, a su convaincre l’équipe de François Hollande de faire confiance aux trois jeunes entrepreneurs. Résultat : 80 000 volontaires mobilisés, 5 millions de portes frappées et près de 300 000 votes gagnés grâce à la rationalisation des méthodes de terrain, et aux campagnes de porte-à-porte imaginées par le trio Liégey-Muller-Pons. Au-delà même des voix gagnées grâce à ces techniques, le détail des résultats a donné lieu à des conclusions inattendues, à l’heure où les politiques s’interrogent sur le meilleur moyen d’endiguer la montée des populismes : “A travers nos enquêtes de terrain, on s’est aperçu que le parti à qui on avait pris le plus de voix était le Front National. En faisant du porte-à-porte, les volontaires du Parti socialiste avaient réussi à convaincre certains électeurs de ne pas donner leur voix à Marine Le Pen”.

Tous insistent pour que le lien créé par ces campagnes de terrain subsiste après les scrutins. Le cas d’Anne Filipic est en cela éclairant. Ayant travaillé pour la campagne de Barack Obama en 2008, elle dirige aujourd’hui Enroll for America, une ONG chargée de promouvoir l’Affordable Care Act – l’assurance-santé mise en place par Barack Obama – afin qu’un maximum de personnes puisse y souscrire. “J’ai voulu utiliser les techniques de mobilisation électorale pour mettre en place des politiques publiques. Alors que les gens étaient plutôt sceptiques, voire n’avaient pas entendu parler des possibilités qu’ouvraient cette réforme, on a aujourd’hui atteint le nombre de 15 millions de personnes couvertes”, se satisfait Anne Filipic. En France aussi, les “Bostoniens” (leur surnom attitré) soulignent la nécessité de ne pas se couper des votants rencontrés pendant la campagne électorale. “Il faut politiser les citoyens, et ne pas se limiter aux seuls scrutins”, affirme Guillaume Liégey. Il y a par exemple un travail de mobilisation à mener : en France, les chiffres montrent qu’une partie de la population, éligible aux aides sociales, n’en fait pas la demande, par honte ou par méconnaissance de telles allocations. De fait, près de la moitié des bénéficiaires potentiels du RSA (revenu de solidarité active) ne le demandent pas.

Mais la politique électorale revient rapidement au cœur de leurs préoccupations. A l’évocation de la campagne de 2017, Guillaume Liégey paraît gêné. Quand on lui demande si les méthodes qui ont fait le succès du candidat socialiste en 2012 sont susceptibles de reproduire les mêmes effets en 2017, il répond : “Nos méthodes peuvent accompagner une dynamique, l’amplifier, mais ne peuvent faire ou défaire une élection”. S’il reconnaît que la situation politique française rend difficile tout pronostic, il imagine un premier tour serré. Et explique : “dans cette situation, les 3 ou 5 points de pourcentage que nos techniques peuvent faire gagner à un candidat pourraient faire la différence”. Même s’il croit en l’efficacité de ses méthodes, il insiste sur la nécessaire rénovation idéologique : “on ne peut pas retourner voir les électeurs 5 ans après 2012 en leur répétant la même chose, comme si rien n’avait changé”. Vincent Feltesse, aujourd’hui conseiller politique de François Hollande, n’en dit pas moins : “le lien entre François Hollande et les volontaires est rompu. Il va falloir imaginer quelque chose de nouveau”. Il reste donc trois ans à Guillaume Liégey et ses acolytes, ainsi qu’à Vincent Feltesse et d’autres spécialistes des scrutins électoraux, pour façonner de nouvelles techniques de mobilisation, afin de prouver qu’une réélection est possible. Il faudra pour cela reproduire en France la performance… de Barack Obama en 2012.

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