Bandes Dessinées

L’Ouest américain dans la BD franco-belge

Le western sera l’un des thèmes du festival de la BD francophone de Seattle, Booom!, en ligne du 5 au 12 novembre. A cette occasion, découvrez les fructueuses relations entre le neuvième art et l’Ouest sauvage.
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© Lucky Comics

La bande dessinée fait son apparition dans la presse américaine vers 1890, peu de temps après la fin de la conquête de l’Ouest. Quand Le Vol du grand rapide, considéré comme le premier film western, sort en 1903, des trains sont encore attaqués au Texas ! La même année, le précurseur de la bande dessinée George Herriman s’approprie le genre pour son strip sur six cases Lariat Pete. Le terme « western » apparaît vers 1910 et s’impose autour de 1925. Les pionniers et héros à colts sont au centre des premières aventures, avant de laisser place aux Indiens et aux plus rares héroïnes. Les comics américains connaissent le succès dans les années 1930 avec King of The Royal Mounted, Little Joe et Red Ryder.

En Europe, Hergé évoque le sort des Indiens dès 1931 dans Tintin en Amérique et Marijac crée la même année Jim Boum, un cowboy loyal et courageux, proche de la figure du chevalier. Après cette première vague, la France et la Belgique produisent plus de westerns que l’Amérique dans ses comics. La BD européenne propose une vision idéaliste du héros, un justicier qui incarne la loi en s’opposant aux bandits et autres corrompus. Jerry Spring, western réaliste et héroïque, apparaît en 1954 sous le crayon du maître Jijé. La conquête de l’Ouest de papier est lancée.

Zozo (1935) et Nounouche (1938) : les précurseurs de la BD

Le singe Zozo et son compagnon Croquefer arrivent à Hollywood, où ils débusquent des imposteurs et visitent les studios. Ces deux héros sont nés de l’imagination du Belge C. Franchi en 1935 dans Le Journal de Francette et Riquet. Nounouche, petite oursonne, est dessinée par André Durst en 1938, un peintre et musicien de Puteaux, à côté de Paris. Elle fait le tour du monde et s’arrête en Amérique en 1950, avant de continuer son périple pendant trente-deux albums, jusqu’en 1954. L’Indien apparaît comme un bon sauvage, déjà récupéré par l’industrie hollywoodienne.

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Franchi, Zozo en Amérique, 1935. © René Touret
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André Durst, Nounouche, 1950. © Enfants de France

Lucky Luke (1946) : 95 albums humoristiques

Le Belge Morris imagine un cowboy itinérant, Lucky Luke, pour le journal Spirou. Le dessinateur s’inspire des acteurs qui ont marqué sa jeunesse : Tom Mix, William S. Hart, Roy Rogers, Gene Autry et Gary Cooper. Il propose aussi une galerie de personnages historiques (Jesse James, Calamity Jane, Roy Bean) ou fictifs, haut en couleurs comparés au héros un peu trop lisse. A ses débuts, Lucky Luke abat quelques hors-la-loi, dont Bob Dalton, l’un des quatre frères historiques (avec Grat, Bill et Emmett). A partir du douzième album, notre héros affronte les cousins Dalton, Joe, Jack, William et Averell, qui cherchent à se venger. Mais la France du baby-boom craint que les BD et autres publications américaines pervertissent ses enfants : un certain moralisme s’installe.

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Lucky Luke - L’intégrale volume 24, 2012. © Lucky Comics

La loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse oblige Morris à censurer ses histoires : Bob Dalton est capturé vivant, le décor des saloons aseptisés, les femmes de petite vertu rhabillées. En 1948, Morris part découvrir les Etats-Unis. Il y restera six ans : il dessine des comic books, envoi ses planches de western en France et rencontre Harvey Kurtzman (fondateur du magazine Mad) et René Goscinny (futur rédacteur en chef de Pilote et père d’Astérix et du Petit Nicolas). En 1968, Morris quitte Spirou pour Pilote. Privé de son cowboy fétiche, Spirou lance alors les sympathiques Tuniques bleues de Cauvin et Salvé, deux soldats branquignols de l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession. Destiné aux enfants, Lucky Luke troque sa cigarette pour un brin de paille en 1983 et tente de s’exporter sur le marché américain.

Blueberry (1963) : la référence du western franco-belge

Le critique André Bazin note l’apparition du « surwestern » dans les années 1950 : « Un western qui aurait honte de n’être que lui-même et chercherait à justifier son existence par un intérêt supplémentaire d’ordre esthétique, sociologique, moral, psychologique, politique, érotique. » C’est la vague des westerns-spaghettis, réalisés par des Italiens, qui relance la popularité du genre. L’Ouest et son idéologie ne sont plus présentés comme un avenir, un esprit de conquête, mais comme le passé. Il s’accompagne d’une méditation sur le progrès et l’Histoire, perçue comme une somme d’affrontements violents et de destructions d’espaces et de peuples. Il s’inspire de la tradition du cinéaste John Ford, entre charge de cavalerie et guerres indiennes. Le ton des westerns se fait humaniste : comme dans la filmographie de Ford, les Indiens sont réhabilités.

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Charlier & Giraud, Blueberry - Tome 1 - Fort Navajo, 1965. © Dargaud
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Charlier & Giraud, Blueberry - Tome 2 - Tonnerre à l’ouest, 1966. © Dargaud

Le Français Jean Giraud, élève de Jijé, est repéré par le scénariste belge Jean-Michel Charlier (Les Belles Histoires de l’oncle Paul, Buck Danny, Barbe-Rouge) après un voyage aux Etats-Unis. De cette rencontre naît l’une des sagas les plus emblématiques de la bande dessinée : Blueberry, publié dans Pilote à partir de 1963. On suit les aventures d’un soldat de la cavalerie, généreux, joueur et rebelle, qui emprunte les traits de l’acteur français Jean-Paul Belmondo. De nombreux épisodes sont consacrés au génocide indien, avant que la série ne se resserre autour de quelques personnages et évacue le contexte historique.

Comanche (1969) : épopée sauvage et féminine

Cette série, apparue dans le journal Tintin en 1969, est une réponse du duo Greg et Hermann aux succès de Jerry Spring et de Blueberry. Un ranch du Wyoming, le Triple Six, est tenu par une jeune femme, Comanche, épaulée par le cowboy irlandais roux Red Dust. Autour d’eux gravitent Clem dit « Cheveux Fous », l’ancien esclave Toby dit « Face Sombre », le Cheyenne Tache de Lune et le vieux Ten Gallons. Comme dans Blueberry, la bande dessinée propose des personnages féminins forts. Hermann est influencé par le cinéma de Sergio Leone et Sam Peckinpah, qui, dans La Horde sauvage (1969), pulvérise par la violence le mythe de l’Ouest et propose une métaphore du bourbier vietnamien. Le Far West de BD devient aussi adulte, violent. Red Dust est capable d’abattre froidement un adversaire. Les Indiens incarnent toutes les facettes de l’humanité et se comportent aussi mal que les Blancs. Les cowboys sont relégués au rang de marginaux, des personnages transpirants, parfois laids et haineux. Les meurtres de la série firent scandale, chassant Comanche des pages de Tintin, ce qui lui permit de gagner en indépendance et en maturité.

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Greg & Hermann, Comanche - Tome 6 - Furie rebelle, 1976. © Le Lombard

Yakari (1969) : éducation au grand air

Derib, nom de plume du Suisse Claude de Ribaupierre, fut professeur d’équitation avant d’entrer au studio bruxellois de Peyo et de collaborer aux Schtroumpfs. Il s’attelle en 1969, avec Job au scénario, au récit d’apprentissage d’un papoose indien, Yakari, dans une fable semi-réaliste et environnementaliste. L’enfant peut communiquer avec les animaux, un don de son totem, Grand Aigle. Le succès est immédiat et ne faiblit pas. La série, traduite dans vingt-trois langues, vend 100 000 albums chaque année.

Sitting Bull de Marijac fut la première bande dessinée, en 1948, à montrer respectueusement les cultures indiennes. Le pouvoir, l’argent, les cowboys et soldats n’existent pas dans le monde de Yakari : la nature harmonieuse domine. Derib introduit de la rondeur, de la souplesse et des techniques cinématographiques dans la compositions de ses cadres. En 1971-1972, il publie Go West, un western cette fois, avec Greg au scénario.

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Derib & Job, Yakari. © Le Lombard

Buddy Longway (1972) : fresque familiale et hymne à la tolérance

Dans sa bande dessinée adulte, Derib narre la vie de Buddy Longway, que l’on pourrait traduire par « le compagnon au long cours », pendant 34 ans. Son héros, inspiré du film Jeremiah Johnson (1972) de Sidney Pollack, est un personnage complexe : trappeur blanc pas toujours vertueux, qui fonde une famille avec l’Indienne Chinook. Dans cette fresque de la jeune Amérique, Derib dévoile sa fascination pour les peaux-rouges et confronte deux conceptions du monde, pionniers conquérants de la terre des natifs, autour de cette famille métisse, éternellement incomprise. Buddy Longway vieillit à chaque album, avant de s’éteindre dans La Source (2006). Derib prolonge son exploration de la culture indienne dans le cycle Celui qui est né deux fois (1983) puis Red Road (1988).

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Derib, Buddy Longway - L’intégrale, 2010. © Le Lombard
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L’Etoile du Désert (1996) : le western grand spectacle

Publié en deux tomes, L’Etoile du Désert est le fruit de la collaboration du scénariste belge Stephen Desberg et de l’Italien Enrico Marini, formé aux Beaux-Arts de Bâle. Dans cette bande dessinée, Matthew Montgomery, dont les traits sont empruntés à l’acteur Sean Connery, est un haut fonctionnaire au département de la Guerre à Washington D.C. en 1870. Le viol et le meurtre de sa femme et de sa fille par des inconnus, marquant le corps de leurs victimes d’une étoile tracée au couteau, va le pousser à quitter la civilisation et se rendre jusqu’à Topeka, capitale du Kansas. Cette enquête conventionnelle doublée d’une vendetta est visuellement spectaculaire.

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Desberg & Marini, L’Etoile du désert - Tome 1, 1996. © Dargaud

Gus (2007) : l’Ouest romantique

Le western est souvent réduit à une somme d’archétypes. Il est d’autant plus passionnant de le parodier ! Christophe Blain, marqué par son premier Lucky Luke, La Mine d’or de Dick Digger, pousse l’exercice plus loin, en dépouillant les conventions et en retournant les clichés. Dans Gus, l’univers hyper masculin est reconstruit autour des femmes. Le héros, flanqué des « beaux bandits » Gratt et Clem, court après les diligences, mais ne pense qu’à revoir sa dulcinée. La maladresse des hommes transis, croqués comme des figures de cartoons, répond au charme indéchiffrable des protagonistes féminins, dessinés de manière réaliste. « Les personnages d’artistes et de gangsters sont des gens très proches », témoigne Blain dans Libération. « Ils sont fascinés mutuellement par leur propre image et par celle que renvoie l’autre. »

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Blain, Gus - Tome 1 - Nathalie, 1996. © Dargaud
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Loup de Pluie (2012) : une femme conteuse de légendes

Avec Jean Dufaux au scénario et les dessins épais de Rubén Pellejero, le western prend des accents de tragédie grecque, nourrie de traditions et légendes indiennes. Loup de Pluie est un Indien errant, qui tue en légitime défense un Blanc. Il s’oppose au clan Cody, qui a enlevé Blanche, la narratrice, et affronte les tensions raciales de son environnement. L’univers visuel se rapproche des photographies d’époque, peignant un monde bâti sur la violence et la contemplation.

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Dufaux & Pellejero, Loup de Puie - Tome 1, 2012. © Dargaud

W.E.S.T. (2003) : l’Ouest surnaturel et évanescent

Un aventurier anglais au passé trouble, un Indien exorciste, un tireur d’élite, un gros bras et une femme psychiatre : la Weird Enforcement Special Team est une équipe multiethnique de fortes têtes extraordinaires au service du gouvernement américain. Jouant avec les codes du western, la série de six tomes, signée par Xavier Dorison et Fabien Nury, marie en un souffle l’Histoire – occupation américaine de Cuba en 1898, début de la psychiatrie moderne, présidences de William McKinley et de Theodore Roosevelt, conflits sociaux et lois antitrust – et le thriller ésotérique, surtout dans le chapitre final, Seth. Le tout porté par les superbes aquarelles de Christian Rossi.

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Dorison, Nury & Rossi, W.E.S.T. - Intégrale, 2013. © Dargaud


BOOOM!

Festival de la BD de Seattle
Du 5 au 12 novembre 2021
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Publié dans un format bilingue, en français et en anglais, le magazine France-Amérique s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la culture française et à l’amitié franco-américaine.

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