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Pascal Lamy : “Je ne suis pas un apôtre de la mondialisation heureuse”

En marge d’une conférence donnée au consulat de New York sur le traité transatlantique, Pascal Lamy, ancien directeur de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) livre son diagnostic sur l’avancée des négociations, mais aussi sur les craintes que suscitent ce traité. A la moitié du mandat de François Hollande, il se dit inquiet de l’état de l’économie française et appelle le gouvernement à réformer le système éducatif.

France-Amérique : Etes-vous optimiste quant à l’issue des négociations autour du traité transatlantique?

Pascal Lamy : L’idée de conclure un traité commercial entre l’Europe et les Etats-Unis est bonne. Mais je constate que la négociation n’avance guère et qu’elle soulève nombre d’objections de part et d’autre dans la société civile. Dans l’état actuel des choses, je ne suis pas optimiste. Cependant, il y a une fenêtre d’opportunité pour relancer ce processus avec la nouvelle Commission européenne qui débute son mandat.

Les citoyens européens semblent inquiets quant aux négociations autour du traité transatlantique. Comprenez-vous leurs craintes ?

Bien entendu. Je crois que les promoteurs de la négociation sont en partie responsables des fantasmes qui l’entourent. Ne pas rendre publique dès le début le mandat de négociation a été une erreur magistrale. On a laissé penser que le traité allait abolir les normes auxquelles les Européens sont attachés – normes alimentaires, sanitaires, environnementales – alors qu’il doit s’agir de réduire au maximum les différences entre les normes européennes et américaines en les alignant vers le haut. En expliquant mal et en donnant l’impression que les discussions se déroulaient à l’écart des citoyens, on a créé un soupçon de nivellement par les bas des standards. C’est un sujet très sensible qui, jusqu’à présent, a cruellement manqué de pédagogie.

On entend parfois la crainte d’une Europe passoire, “idiot du village global” qui serait incapable de tenir ses positions face aux Etats-Unis…

Tous les chiffres disent le contraire. Les responsables politiques qui entretiennent cette idée manipulent l’opinion.

Est-il vraiment possible de trouver un accord sur des sujets variés comme les normes alimentaires (poulets au chlore, OGM) ou écologiques (l’exploitation et l’importation des gaz de schiste) sans que les standards soient nivelés par le bas ?

Tout dépend du champ de normes que l’on considère. Il faut tordre le cou à une première idée : les normes européennes ne sont pas toujours plus protectrices que les normes américaines. Cela dépend des domaines. Ensuite, les enjeux de l’harmonisation des standards ne se limitent pas au poulet au chlore, ou aux OGM ou à la protection des données privées. Le spectre est beaucoup plus large que cela. Cependant, je perçois bien les crispations qu’il peut y avoir sur cette catégorie de standards qui, du point de vue idéologique et culturel, sont très différents entre l’Europe et les Etats-Unis. Ma suggestion est la suivante : si les deux parties ne sont pas capables de s’entendre sur certains sujets, il faut les mettre de côté et renoncer à aligner les préférences collectives. Il faut savoir faire des compromis.

 

Quels arguments avanceriez-vous pour convaincre un citoyen, européen ou américain, du bien-fondé de ce traité transatlantique ?

Je lui dirais que si les Européens et les Américains, qui ont les standards de précaution les plus élevés au monde, se mettent d’accord, ces standards deviendront de fait la norme planétaire, ce qui serait une bonne nouvelle. Ensuite, si on parvient à cet accord, l’alignement des normes permettra aux entreprises de produire moins cher. Cette baisse des coûts de production se répercutera dans les prix, et le consommateur y gagnera en termes de pouvoir d’achat. In fine, ce cycle vertueux favorisera l’emploi.

Globalement, on assiste à une méfiance croissante vis-à-vis des institutions internationales (OMC, FMI) et du multilatéralisme, ce que les populistes appellent la doctrine “libre-échangiste”. Comment analysez-vous cette peur de la mondialisation ?

Le cas du traité transatlantique dépasse, selon moi, ce sentiment : la preuve en est que l’opinion allemande, qui n’est pas hostile à la mondialisation, est très mobilisée sur cette négociation transatlantique. Quant aux craintes sur l’ouverture des échanges, elles sont très inégalement réparties. Les pays en développement n’ont pas peur de la mondialisation. Mais il est vrai que dans certains pays européens, elle est mal perçue et mal comprise. En France, notre culture est particulièrement méfiante vis-à-vis de la notion d’ouverture des échanges. Que l’on m’entende bien : la mondialisation soulève des difficultés, je ne l’ai jamais nié. Je ne suis pas un apôtre de la mondialisation heureuse. Mais la mondialisation apporte aussi des bienfaits. Comme j’ai essayé de l’expliquer dans un ouvrage récent (Quand la France s’éveillera, Editions Odile Jacob, 2014), il faut la maîtriser.

L’euro est passé sous la barre des 1,26 dollars. Depuis mars, la devise européenne a perdu 10% de sa valeur par rapport au billet vert. Est-ce une bonne nouvelle pour la zone euro, susceptible de booster la croissance ?

Je n’ai jamais pensé que la zone euro avait un problème de compétitivité monétaire sur le moyen long terme. Même si, à court terme, une appréciation du dollar peut donner un léger avantage à la zone euro.

Une étude réalisée par la chambre de commerce américaine en France et le cabinet de conseil Bain & Company montre que la cote de la France auprès des entreprises américaines continue de baisser : seuls 12% des répondants estiment que la perception de la France en tant que destination d’investissement est positive. La France est-elle encore attractive pour les entreprises étrangères ?

Il est vrai que depuis quelques années, des signaux négatifs, comme la taxe à 75% sur les hauts revenus, ont été envoyés et n’encouragent pas les investisseurs à se lancer en France. Cependant, je ne pense pas que ce soit irréversible : ces mauvais chiffres, dont certains datent d’il y a un an, semblent d’ailleurs être une des raisons qui ont motivé l’inflexion de la politique économique du gouvernement français.

La Commission européenne a revu à la baisse les prévisions de croissance françaises, avec une progression prévue du PIB de seulement 0,7% pour 2015. Quant au déficit public, il continuera de déraper jusqu’en 2016, selon Bruxelles. La situation économique de la France vous inquiète-t-elle ?

Oui. Il va falloir que la France finisse par rentrer dans les clous en réduisant son déficit.  J’entends bien l’argument, selon lequel une réduction trop importante de la dépense publique serait mauvaise pour la croissance. Je ne suis pas convaincu par cet argument, pour la raison suivante : pour un investisseur domestique ou étranger, un pays qui met ses finances en ordre est un pays sûr, solide, prévisible, alors qu’un pays où le déficit dérape n’incite pas à prendre des risques et à investir. La réduction des dépenses et du déficit a donc aussi un effet positif : elle permet de restaurer la confiance.

Dans une interview à l’Obs, Manuel Valls a dénoncé une gauche “passéiste”, a appelé de ses vœux un grand rassemblement des forces progressistes et tendu la main à François Bayrou. On vous sait social-démocrate, réformiste assumé. Vous félicitez-vous de ces déclarations du Premier ministre ?

Il s’agit pour l’instant d’une posture. Je suis en accord avec lui : la gauche doit rester critique du système capitaliste, mais elle doit faire évoluer sa critique, ainsi que ses réponses aux enjeux économiques actuels. La gauche a besoin de se moderniser.

Nous sommes à la moitié du mandat de François Hollande. L’absence de résultats frappe : le chômage ne baisse pas, la croissance est atone, le déficit se creuse de nouveau et la dette explose. Peut-on parler d’un échec pour l’exécutif sur cette première moitié de mandat ?

C’est une réponse qu’apporteront les électeurs. Pour l’instant, on doit constater que les ambitions du programme de François Hollande n’ont pas été atteintes. Les circonstances ne l’ont pas servi. Mais il n’y a pas que les circonstances.

Croyez-vous encore en ses chances pour 2017 ?

Question prématurée. Ce que je crois, c’est que pour remettre la France au niveau des performances économiques et sociales des pays comparables, il faudra du temps, probablement entre 5 et 10 ans.

Quels sont pour vous les deux ou trois chantiers sur lesquels le gouvernement doit se concentrer pour restaurer la confiance et préparer l’avenir ?

L’éducation, l’éducation, l’éducation. L’enjeu majeur pour la France, comme pour tous les pays. C’est le chantier principal et il y a beaucoup à faire. Le monde se dirige vers une économie de la connaissance : aujourd’hui, les pays qui réussissent le mieux dans la mondialisation sont ceux qui ont les systèmes d’éducation les plus performants. Il faut agir à partir de la crèche jusqu’aux études supérieures, en passant par l’apprentissage et la formation continue. C’est ce qui fera la réussite économique, et donc sociale de demain.

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