Entretien

Pourquoi il faut enseigner Toussaint Louverture à l’école

En un temps où Français et Américains reconnaissent mieux leurs responsabilités dans l’esclavage, l’historien d’origine mauricienne Sudhir Hazareesingh, professeur à Oxford et auteur d’une biographie de Toussaint Louverture, nous invite à faire place dans notre enseignement et notre roman national au héros de la révolution haïtienne. Surnommé « le Spartacus noir », Louverture libéra en 1791 les esclaves de la colonie française de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti) et, acquis à la philosophie des Lumières, proclama la première république noire de l’Histoire.
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Alexandre François Louis de Girardin, Portrait de Toussaint Louverture, ca. 1804-1805.

France-Amérique : Quelles sont vos raisons personnelles de vous consacrer à l’histoire de France et maintenant à Toussaint Louverture ?

Sudhir Hazareesingh : J’ai grandi sur l’île Maurice, dans l’océan Indien, une ancienne colonie française [jusqu’en 1810] où l’influence de la culture française reste très forte. D’autre part, mon père était un ardent francophile : il a obtenu son doctorat à la Sorbonne et nous recevions régulièrement des journaux français à la maison. La culture française est profondément ancrée dans l’histoire – ce qui n’est pas le cas de la culture britannique – et c’est donc tout naturellement que j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire française et en particulier à l’histoire révolutionnaire. Toussaint Louverture était à la fois une façon d’élargir ma compréhension de cette histoire révolutionnaire dans un contexte colonial, que je n’avais pas étudié jusqu’alors, et un retour à mes racines mauriciennes. A la fin du XVIIIe siècle, l’Isle de France, comme on appelait alors l’île Maurice, et Saint-Domingue étaient toutes deux des sociétés de planteurs où l’esclavage prévalait mais était fortement remis en cause par des rébellions et des actes de marronnage [fugues d’esclaves].

Louverture fut-il un héritier des Lumières ou un opportuniste en quête de fortune ?

L’accusation d’opportunisme portée contre Louverture par ses adversaires n’est pas compatible avec une interprétation raisonnable des faits. S’il avait été un véritable opportuniste, il serait resté fidèle aux Espagnols en 1793-1794, qui étaient alors en bien meilleure position à Saint-Domingue que les Français. Ou, en 1798, il se serait rallié aux Britanniques, prêts à utiliser leurs immenses ressources pour le corrompre s’il changeait de camp. En 1802, lorsque les militaires français envahirent l’île, Napoléon envoya à Louverture une lettre lui promettant honneurs et fortune s’il acceptait de collaborer. Il refusa à nouveau. Il ne voulait pas transiger sur la question fondamentale de l’émancipation des esclaves et croyait, malheureusement, que les Français le soutiendraient lorsqu’il défendrait ce principe. J’ajouterai qu’il n’était pas seulement un fils des Lumières : il a été façonné par la culture africaine de ses ancêtres, originaires du royaume d’Allada, dans l’actuel sud du Bénin, ainsi que par des éléments de la spiritualité antillaise, notamment le catholicisme et la religion vaudou.

Pourquoi Louverture est-il si peu célébré en Haïti et pas du tout en France, bien que Napoléon, dans Le Mémorial de Sainte-Hélène, en fasse l’éloge ?

Louverture n’a pas achevé le parcours haïtien vers l’indépendance car il a été capturé par l’armée de Bonaparte en 1802 et est mort en exil un an plus tard au fort de Joux, dans le Jura. C’est à son lieutenant, Jean-Jacques Dessalines, qu’il revint de mener à bien la guerre de libération nationale et c’est pourquoi Dessalines est considéré par tant de ses compatriotes comme le père fondateur de la nation haïtienne. Il y a aussi le fait que Louverture a cru, jusqu’à la fin, que la coopération avec la France était dans l’intérêt de son pays. L’invasion de Napoléon, la capture et la déportation de Louverture par le général Charles Leclerc [alors qu’il avait accepté une reddition honorable et s’était retiré dans sa plantation], l’un des actes les plus honteux de l’histoire militaire française moderne, ainsi que l’histoire ultérieure d’Haïti – en particulier les réparations que la France a extorquées aux successeurs de Louverture – ont prouvé le contraire. En France, je ne suis pas d’accord pour dire que Louverture n’est pas célébré « du tout ». Depuis 1998, il a une plaque au Panthéon, ce qui fait de lui un héros national. Il y a des rues, des statues et des jardins publics qui portent son nom partout en France et son patronyme est souvent évoqué le 10 mai chaque année, lorsque la France commémore officiellement l’abolition de l’esclavage. [En mai dernier, un jardin Toussaint Louverture a été inauguré dans le 20e arrondissement de Paris.] Mais il mérite d’être mieux intégré au roman national français et j’ai été heureux de voir que le président Emmanuel Macron a mentionné Louverture avec chaleur, et comme un exemple d’idéalisme républicain, dans le discours qu’il a prononcé à l’Institut de France pour commémorer le bicentenaire de la mort de Napoléon le 5 mai 2021.

Voyez-vous dans la révolte des esclaves de Saint-Domingue et la république instaurée par Louverture une sorte d’annonce des émancipations et décolonisations à venir ?

La série de révolutions qui a eu lieu à Saint-Domingue de 1791 à 1804 a marqué une étape décisive tant pour l’émancipation des esclaves que pour l’autodétermination des peuples coloniaux. La révolution haïtienne a stimulé la résistance à l’esclavage dans tout l’espace Atlantique et a fourni une inspiration intellectuelle et pratique aux mouvements abolitionnistes, fondés sur le principe de la fraternité cosmopolite. Haïti a apporté son aide au leader vénézuélien Simón Bolívar, contribuant ainsi à la décolonisation de l’Amérique du Sud. Les mouvements anticoloniaux et anti-impérialistes des XIXe et XXe siècles se sont également inspirés des événements de Saint-Domingue. Le mouvement de la négritude, et notamment les écrits d’Aimé Césaire, est marqué par Louverture, et Hô Chi Minh a été salué comme « le Toussaint Louverture de l’Indochine ».

Comment expliquer la répression napoléonienne ?

Il faut se pencher sur les événements de la seconde moitié des années 1790 en France, où la contre-révolution qui culmine avec le coup d’Etat de Napoléon trouve ses racines. L’abolition de l’esclavage par la Convention en 1794 a suscité une vive réaction parmi les propriétaires d’esclaves et les classes dirigeantes en France, qui ont exercé une forte pression pour un retour au statu quo ante ; au cours des premières années du Consulat, de nombreux membres clés de l’entourage de Napoléon étaient d’ardents esclavagistes. Bonaparte lui-même avait une vision peu glorieuse concernant les questions ayant trait à la race : il déclara qu’il était « avec les Blancs » parce que « lui-même était blanc » et que l’abolition de 1794 avait été une erreur. Son racisme le conduisit également à sous-estimer la valeur de l’armée noire de Saint-Domingue : comme de nombreux Européens à l’époque, il croyait en la supériorité militaire inhérente des Blancs. La guerre d’indépendance haïtienne allait lui prouver qu’il avait tort.

Toussaint Louverture eut-il de son temps, ou ensuite, quelque influence aux Etats-Unis ?

Louverture était un nom connu des Afro-Américains tout au long du XIXe siècle et pendant une bonne partie du XXe siècle, et la révolution haïtienne a joué un rôle majeur dans le développement de l’abolitionnisme américain et la lutte ultérieure pour l’égalité et la dignité des Afro-Américains. Louverture est un modèle parfait aux Etats-Unis car il réunit à la fois l’abolitionnisme chrétien et ceux qui croyaient en une résistance plus drastique, de type militaire. L’un des plus grands abolitionnistes américains, Frederick Douglass, évoquait constamment Louverture dans ses discours, célébrant l’émancipation du peuple haïtien comme une preuve de la capacité des Noirs à gouverner. Tout au long du XIXe siècle, des milliers d’Afro-Américains se sont installés en Haïti.

La méconnaissance de Toussaint Louverture en France est-elle à rapprocher d’une ignorance plus générale et d’une idéalisation du colonialisme français ? Cette histoire de la colonisation reste-t-elle à écrire et à enseigner ?

L’histoire de Louverture et de la révolution haïtienne remet en question les récits républicains et napoléoniens dominants de l’époque : le récit républicain parce qu’il met en lumière les ambiguïtés et les incohérences de la Révolution française concernant l’esclavage [qui fut rétabli par Bonaparte en 1802] ; le récit napoléonien parce que l’invincible armée française est humiliée par les révolutionnaires de Saint-Domingue à la bataille de Vertières en novembre 1803, ouvrant la voie à l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804. Les Français sont encore prisonniers d’une idéalisation édulcorée de l’histoire moderne de leur nation, qui présente 1789 et la tradition républicaine dominante comme seule source de liberté et d’émancipation collectives. C’est peut-être vrai pour la France métropolitaine, mais l’expérience coloniale, notamment sous les IIIe et IVe Républiques, a été beaucoup moins libératrice pour les peuples vivant sous domination française. Quant à l’enseignement de cette histoire, on parle aujourd’hui beaucoup plus de l’esclavage dans les programmes scolaires français, ce qui est une bonne chose, mais la révolution haïtienne n’est plus enseignée dans les lycées métropolitains, ce qui est très regrettable. Il est impossible de bien comprendre la Révolution française sans comprendre ce qui s’est passé à Saint-Domingue dans les années 1790. La Fondation pour la mémoire de l’esclavage a récemment mené une excellente étude sur les lacunes de l’enseignement du passé de la France dans les écoles, et j’espère que ses recommandations seront prises en compte par le gouvernement français.

Le despotisme de Louverture, la restauration de l’esclavage et les réparations exigées par la France expliquent-ils en tout ou en partie la situation misérable d’Haïti aujourd’hui ?

Il n’y a pas une cause unique aux malheurs actuels d’Haïti et ses élites égoïstes et corrompues ont sans aucun doute mal géré les affaires de la nation depuis au moins le siècle dernier. Mais cette instabilité économique et politique n’est ni naturelle ni inévitable et plutôt le produit de l’hostilité structurelle à laquelle Haïti a été confronté dans les premières décennies qui ont suivi son indépendance. Cet ostracisme à l’égard du premier Etat postcolonial noir du monde a culminé avec les compensations extorquées par le gouvernement français, qui ont jeté une ombre sur le développement politique et économique d’Haïti pendant tout le XIXe siècle. Au début du XXe siècle, les Américains ont également envahi et occupé Haïti. La France a refusé de reconnaître son rôle historique dans les terribles dommages causés à Haïti et devrait suivre l’exemple de l’Allemagne, qui vient d’accepter de payer des réparations à la Namibie pour le génocide perpétré au début du XXe siècle. Le montant total payé par Haïti à la France, hors intérêts, est estimé par l’économiste français Thomas Piketty à 30 millards d’euros. Cet argent, soit dit en passant, a été utilisé principalement pour indemniser de riches propriétaires terriens en France, de sorte que la patrie des droits de l’homme a, dans ce cas, volé aux pauvres pour donner aux riches. De plus, en 1848, lorsque la France a enfin aboli l’esclavage, la Deuxième République s’est empressée d’indemniser les propriétaires d’esclaves pour la perte de leur « propriété ». Le moment est venu pour la France de se comporter honorablement.


Toussaint Louverture de Sudhir Hazareesingh, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Béru, Flammarion, 2020.


Entretien publié dans le numéro d’août 2021 de
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