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Prix Renaudot et Médicis:

La liste des prix littéraires de l’automne a été complétée mardi avec l’attribution du prix Interallié à Christophe Ono-dit-Biot. Lundi, deux journalistes, Éric Fottorino et Jean Hatzfeld, ont reçu respectivement les prix Fémina et Médicis.

Baisers de cinéma
Cinema paradiso


Un roman plein de charme, sur un homme en quête de soi, dans un Paris enchanteur.

Une salle obscure: drôle d’endroit pour chercher sa mère. C’est pourtant là que Gilles Hector passe une partie de ses journées cherchant sur le visage des actrices qui défilent sur l’écran un indice, un signe de familiarité qui attesterait qu’elle est celle qui l’a mis au monde. En mourant, son père, Jean Hector, photographe de plateau, ne lui a pas laissé grand-chose, sinon un secret: il est le fruit d’une liaison de tournage – qui a tourné de façon inattendue. Son ADN est déposé sur une pellicule, reste à savoir laquelle.

Gilles écume les cinémas de quartier, dévisage les seconds rôles, formule des hypothèses. Pour lui, la cinémathèque est une banque génétique. Il tente tout de même de vivre, de mener une vie qui ne soit pas projetée sur un mur, mais de chair et de sang. Sa rencontre avec Mayliss participerait plutôt du genre théâtral: accès de passion, bouderies, malentendus, réconciliations. On le sent: difficile d’aimer quand on n’a pas reçu de baiser d’une mère, eussent-ils été "de cinéma".

Il y a du panthéon dans le roman d’Éric Fottorino et l’on n’entend pas par là qu’il se déroulerait dans un célèbre quartier parisien (ce serait plutôt l’île de la Cité qui aurait sa dilection). Mais les cinémas, les films, une maison d’édition dirigée par un savoureux personnage, tout dans le roman plein de charme exhale un parfum familier. Une espèce en voie de disparition, parisienne, du temps que ce mot désignait une forme d’élégance et non une caricature, exprime ses codes et ses goûts: les films de Truffaut, Charles Denner, la rue Monsieur-le-Prince, le Flore-en-l’Ile. Il doit bien se nicher un roman de Modiano quelque part, que l’on n’aura pas relevé.

Plus profondément, Fottorino a écrit une enquête. Moins sur les origines, que sur l’amour et le mystère de l’être. Il dit à ce sujet des choses très simples. Sans appuyer, sans clin d’ oeil à Sophocle, il met au jour l’éternelle malédiction de l’homme. Comme il y a deux mille cinq cents ans, celui-ci est aveugle et se démène comme il peut, cherchant le bonheur, le salut, le paradis. Le cinéma ne lui est qu’une maigre consolation – un divertissement aurait dit Pascal (pas Thomas, Blaise).

Baisers de cinéma d’Éric Fottorino Gallimard, 190 p., 14,50 euros.


La Stratégie des antilopes
La mort aux trousses

L’écrivain poursuit sa magistrale réflexion sur le génocide rwandais, à l’heure où le pays panse ses plaies.

La stratégie des antilopes est le plus joli titre de la rentrée. Il fait hélas référence à la plus horrible des tragédies survenues ces quinze dernières années: le génocide au Rwanda. Dans les jours qui suivirent l’assassinat du président Juvénal Habyarimana, les Hutus se soulevèrent contre leurs frères tutsis. S’en suivit une véritable chasse à l’homme dans les marais de Nyamata et dans la forêt de Kayumba ; pour les victimes, six semaines à courir le plus fou des marathons: une course contre la montre, contre la mort. Telle est la stratégie des antilopes. Pendant des semaines, les fuyards mirent leur humanité entre parenthèses, relèguèrent leurs sentiments, qui sont le propre de l’homme, au fond d’eux-mêmes. À leurs trousses des colonnes infernales formées de Carrier hutus, de Turreau armés de machettes.

Treize ans plus tard, le pays se relève. En son sein, un écrivain français, Jean Hatzfeld. Cela fait des années que celui-ci parcourt le pays pour en saisir l’âme saignante, des années qu’il interroge ses habitants, survivants, bourreaux, enfants d’hier devenus les adultes du Rwanda de 2007. Qu’il sonde les reins et les coeurs. Le résultat est un récit à nul autre pareil, passionnant, troublant. Les témoignages recueillis par Hatzfeld fourmillent d’informations. Sur des faits connus ? Ce serait bien peu, même si la relation de la vie quotidienne des pourchassés dans la forêt est exceptionnelle de densité tragique.

Ce récit nous renseigne sur la nature humaine elle-même, ses accès de violences, ses paradoxes, ses infinies ressources aussi. Nos âmes occidentales ont une représentation du Mal liée à notre histoire récente. Ce qu’écrit Hatzfeld au sujet de l’Afrique nous oblige à une révolution intérieure.

La convalescence du Rwanda telle qu’il la décrit ne ressemble à rien d’autre. Les confidences des uns et des autres (tous portant des patronymes étranges et poétiques) révèlent un pays plein de vitalité qui panse ses blessures, en porte de lourdes cicatrices, mais sans condamner son avenir. Pays très religieux, le Rwanda n’a pas tiré de la tragédie qu’il vient de secréter une quelconque théorie sur "la mort de Dieu". Dans un pays saigné à blanc, ses habitants parlent à Hatzfeld de l’Afrique: "Le bonheur pour un Africain, c’est d’abord les enfants (…) c’est aussi l’accueil de la famille, c’est le réconfort des avoisinants." Un réconfort à peine troublé par la peur que ne peut pas ne pas avoir suscité le génocide. Ce pays s’est mis aux couleurs de l’espérance.

Et la langue, est-ce celle d’Hatzfeld, celle des locaux ? Les "avoisinants" et autres africanismes ("c’est grand-chose") savoureux ajoutent à l’éclat très noble de ce livre qu’il ne faudrait pas réduire à un reportage – encore que ce genre ait ses lettres de noblesse, n’est-ce pas Saint-Ex, Kessel et Bodard.

De l’abondant matériau qu’il a récolté, Hatzfeld fait un usage littéraire, ambitieux, quoique indéfinissable: " On est seul à Paris quand on raconte ce qui s’est dit là-bas."

La Stratégie des antilopes de Jean Hatzfeld Seuil, 310 p., 19 euros.

 

les prix de l’automne 2007

Goncourt: Gilles Leroy pour Alabama Song (Mercure de France)
Renaudot: Daniel Pennac pour Chagrin d’école (Gallimard)
Femina: Eric Fottorino pour Baisers de cinéma (Gallimard)
Femina étranger: Edward Saint Aubyn pour Le goût de la mère (Christian Bourgois)
Médicis: Jean Hatzfeld pour La stratégie des antilopes (Le Seuil)
Médicis étranger: Daniel Mendelsohn pour Les Disparus (Flammarion)
Grand prix du roman de l’Académie française: Vassilis Alexakis pour Ap. J.-C. (Stock).
Interallié: Christophe Ono-dit-Biot pour Birmane (Plon)
Décembre: Yannick Haenel pour Cercle (Gallimard)
Goncourt des lycéens: Philippe Claudel pour Le rapport de Brodeck (Stock)

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