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Richard Cizik et Eric Chivian

Richard Cizik est vice-président de la National Association of Evangelicals, la plus puissante association évangélique américaine. Eric Chivian, prix Nobel de la paix en 1985, est directeur du Centre pour la santé et l’environnement de l’Université de Harvard. En 2006, ils ont formé une alliance improbable et controversée pour lutter contre le réchauffement climatique. Cette année, Time Magazine les a inclus dans sa liste des 100 personnalités les plus influentes de la planète.

France-Amérique : Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Richard Cizik : Notre amitié et notre conversation scientifique et religieuse ont débuté grâce à un ami commun qui nous a présentés. Notre relation n’a depuis cessé de croître.
Eric Chivian : Quand nous nous sommes rencontrés il y a trois ans, nous partagions le même souci pour l’avenir de la planète. Lors de notre première réunion, nous avions invité un groupe de scientifiques et de leaders évangéliques. Nous réfléchissions alors sérieusement à engager un médiateur pour nous empêcher de nous disputer. À la surprise générale, nous nous sommes tous bien entendus, car nous avions beaucoup de points communs. Et pour cause : il n’y a pas d’environnement républicain ou démocrate, laïque ou religieux. Nous respirons tous le même air.

F.-A. : Ces derniers mois, George Bush a décidé d’autoriser les forages pétroliers au large des côtes américaines, et Stephen Johnson, l’administrateur de l’Agence environnementale américaine (EPA), a refusé de réguler les émissions de CO2. Comment jugez-vous ces évolutions ?
R.C. : George Bush a fait quelques progrès, mais ils sont encore insuffisants. Il a admis l’existence d’un problème climatique, mais parallèlement l’EPA décide de ne pas intervenir sur les émissions de CO2. Le président a malheureusement été influencé par les grands groupes pétroliers et gaziers. Malgré cela, nous avons fait des avancées. 84% des chrétiens évangéliques disent soutenir une limitation obligatoire des émissions de gaz à effet de serre. Il y a quelques années, j’avais prédit que les deux candidats à la Maison-Blanche de cette année seraient « verts ». Ce qui s’est avéré vrai.

F.-A. :
Mais John McCain et Barack Obama n’ont pas la même politique environnementale.
R.C. : J’ai peur que si John McCain est élu, il soit contaminé par la politique d’inaction de George Bush. Il pourrait toutefois convaincre les républicains de promouvoir une politique climatique plus responsable. Même Barack Obama s’il l’emporte devra convaincre la minorité républicaine au Congrès. Et qui peut aujourd’hui influencer les républicains ? Les évangéliques. Nous représentons 50% des adhérents du parti conservateur. Quand les évangéliques parlent, les républicains écoutent.

F.-A. :
Al Gore a reçu le prix Nobel de la paix en 2007. Vous figurez sur la liste des 100 personnes les plus influentes au monde établie cette année par Time Magazine. Est-ce le signe d’une prise de conscience en matière environnementale ?
R.C : Oui. La hausse du prix du pétrole incite les Américains à rouler moins, mais nous ne devrions pas avoir besoin d’une crise énergétique pour protéger la Terre. Notre foi devrait nous inciter à défendre la Création, car Dieu nous demandera de rendre des comptes sur ce que nous avons fait à la planète qu’il nous a donnée. L’équation est simple: il faut réunir les communautés scientifique et religieuse. L’avenir de la Terre est en jeu.
E.C. : Lorsque les chlorofluorocarbures (CFC) ont été découverts dans les années 30, ils étaient considérés comme l’un des plus importants groupes de produits chimiques. Avant eux, la réfrigération dépendait de l’ammoniaque qui était toxique et du propane qui était explosif. Les CFC ont donc été adulés jusqu’au jour où des scientifiques ont réalisé qu’ils montaient dans la stratosphère et détruisaient l’ozone. En 1985, un trou dans la couche d’ozone a été découvert au-dessus de l’Antarctique. Le public a reconnu l’ampleur du problème parce que ce trou est concret. La communauté internationale a finalement banni les CFC avec le soutien du secteur privé. Et pourtant, le marché des CFC représentait des milliards de dollars !

F.-A. : En 2007, Al Gore a parlé de dommages irréversibles d’ici dix ans si nous n’agissions pas contre le réchauffement climatique. Sommes-nous sur le point de basculer dans l’irréparable?
R.C. : L’un des soucis majeurs de la communauté scientifique est que nous causions des dégâts irréparables dans l’Antarctique. Personnellement, ce genre de mises en garde m’inquiète. L’une des pires choses que nous puissions faire est d’attirer l’attention des gens en leur faisant peur. Il n’est jamais trop tard pour protéger l’environnement. Nous n’arrêterons pas le réchauffement climatique, mais nous pouvons empêcher qu’il ne prenne une ampleur catastrophique.
E.C. : Nous entendons régulièrement des gens dire que l’être humain peut détruire la vie sur terre. Ce n’est pas vrai. Même si nous avions une guerre nucléaire mondiale ou si nous multipliions par quatre le niveau d’émissions de CO2, nous n’y arriverions pas. Mon fils, qui fait un doctorat à Berkeley, a par exemple découvert une bactérie qui vit seule à près de trois kilomètres sous terre, dans l’obscurité et sans oxygène. Nous devons réaliser que nous ne menaçons pas la vie sur terre, mais nous-mêmes.

F.-A. : Quelle est votre définition du développement durable ?
E.C. : Il s’agit d’aider les gens à mener une vie plus saine et plus productive sans avoir un impact négatif sur l’environnement dans lequel ils vivent. Il y a tellement de sources d’énergie disponibles comme l’énergie éolienne par exemple. T.Boone Pickens, le magnat du pétrole, a décidé d’investir massivement dans ce secteur au Texas parce qu’il sait qu’il va faire des bénéfices énormes.
R.C. : La Bible, de la Genèse au Livre des Révélations, est un « mode d’emploi » pour le développement durable. Le prophète Ezequiel a dit : « Vous avez reçu de l’eau propre, pourquoi la saliriez-vous ? » Ce à quoi j’ajouterais : « On vous a donné ce climat, pourquoi le détruiriez-vous ? »

F.-A. : M. Cizik, votre combat pour l’environnement a fait de vous en 2006 une cible pour les leaders évangéliques conservateurs proches de George Bush. La situation a–t-elle évolué ?
R.C. : Mes détracteurs ont réalisé que leurs attaques étaient mal conçues et qu’elles s’étaient retournées contre eux. Certains se sont excusés.

F.-A. : M. Cizik, vous êtes républicain, mais vous avez rencontré Barack Obama. Pourriez-vous soutenir le candidat démocrate à la présidentielle américaine ?
R.C. : J’ai déjà voté pour lui lors de la primaire de Virginie. Et il y a beau… (se reprend), il y a une chance que je vote pour lui en novembre, oui. Je dois avouer que j’aime bien monsieur Obama. En matière de protection de l’environnement, les démocrates sont meilleurs. Le désamour des évangéliques pour George Bush pourrait bien se traduire par un soutien pour Obama en novembre.

F.-A. : M. Chivian, croyez-vous en Dieu ?
E.C. : J’ai une conception de la religion différente de celle de Richard Cizik. Je crois qu’il y a une force de vie sur la planète dont l’être humain fait partie. Je suis aussi agriculteur et suis heureux quand je suis dehors. Certains évangéliques sont mal à l’aise à l’idée de vénérer la Création au lieu du Créateur. Je ne dirais pas que je vénère l’environnement, mais j’y suis profondément et spirituellement attaché. Pour moi c’est comme une religion.

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