Entretien

« Rien dans le Coran n’interdit à une femme de devenir imam »

Née en 1979, originaire du pays kabyle en Algérie, de culture berbère et musulmane par son père, française par sa mère, Kahina Bahloul a choisi, quand elle avait vingt ans, de vivre à Paris. Après des études d’islamologie, elle est devenue la première femme imam en France. Elle vient de publier Mon islam, ma liberté, un essai dont le titre reflète l’auteure et son propos.
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Kahina Bahloul. © Christophe Petit Tesson/EPA

France-Amérique : Est-il facile ou difficile d’être musulmane en France ? Avez-vous le sentiment d’être discriminée ?

Kahina Bahloul : J’ai choisi la France pour ses valeurs démocratiques, l’égalité des sexes et la liberté d’expression, des valeurs en harmonie avec ma conception de l’islam. Je ne souffre d’aucune discrimination, mais il se trouve que je ne suis pas typée, pas voilée. D’autres musulmanes, qui ont la peau plus foncée ou qui portent des vêtements islamiques, sont moins bien loties et parfois maltraitées. Cette discrimination est alimentée par le discours médiatique et politique qui, pour créer un buzz, simplifie à l’extrême ce qu’est l’islam réel et se fait l’écho des extrémistes. Ces extrémistes, les tenants de l’islam politique, occupent le terrain médiatique et c’est à eux, malheureusement, que l’on donne la parole et à qui on répond. Certains jours, je l’avoue, je suis fatiguée de tout ce simplisme. Et évidemment après chaque attentat, tous les musulmans sont regardés comme des suspects. C’est pour résister à ce simplisme qu’après les attentats de 2015, je me suis lancée dans ce parcours d’imam.

Comment devient-on imam ?

Dans l’islam sunnite auquel j’appartiens, contrairement au chiisme d’origine iranienne, il n’y a pas de clergé : chaque musulman dialogue avec Dieu par l’intercession du Coran. L’imam n’est donc qu’un médiateur, qui anime une communauté. C’es la communauté qui, de manière démocratique, désigne son imam. Dans mon cas, j’ai fait de longues études et je propose une version éclairée de l’islam, d’inspiration soufiste, c’est-à-dire tournée vers la méditation et l’amélioration de soi. Malheureusement, bien des imams sont incultes et répandent une interprétation atrocement réductible de l’islam ou totalement politique. Je suis, pour l’instant, la seule femme imam en France, mais rien dans le Coran n’interdit à une femme de devenir imam : il suffit de le lire pour s’en persuader. Le plus souvent, l’imam officie dans une mosquée. Moi je n’en ai pas. Ma mosquée, Fatima, est virtuelle en raison de la pandémie. De plus, il est difficile, en France, d’ouvrir une mosquée, de trouver le financement et d’obtenir les autorisations administratives.

Les Français se vantent de leur laïcité, mais celle-ci ne me semble pas neutre, contrairement aux Etats-Unis. Etes-vous d’accord pour dire que la laïcité est, dans les faits, hostile à l’islam ?

En théorie, la laïcité est parfaite : elle accorde une totale liberté de culte. En pratique, la laïcité est de moins en moins démocratique et les musulmans en souffrent. Un bon exemple est le port du voile, que la loi française réglemente dans les lieux publics. Ceux qui ont voté cette loi de prohibition du voile sont tombés dans le piège des radicaux islamistes. Eux ont
fait du voile leur étendard : ils sont obsédés par le corps de la femme, veulent à tout prix contrôler ce corps. Il faudrait leur répondre avec intelligence et nuance, en distinguant entre le voile choisi par certaines femmes pour des raisons identitaires ou religieuses et le voile imposé, parfois à des fillettes de dix ans, par les islamistes. A la politisation du corps de la femme par les radicaux, il ne fallait pas rétorquer par la politisation inverse du voile. Sous couvert de la laïcité, on interdit au lieu d’éduquer.

Au XIXe siècle, le monde arabo-musulman s’orientait vers un islam libéral, progressiste : ce que l’on a appelé la renaissance arabe avec des éducateurs et des hommes d’Etat tels Rifa’a al-Tahtawi et Mohamed Abduh en Egypte. Patatras, au XXe siècle, ce mouvement de réforme a été évincé par une politisation de l’islam, hostile au progrès et à l’Occident. Que s’est-il passé ?

La disparition de l’Empire ottoman et du califat, après la Première Guerre mondiale, a laissé les Arabo-Musulmans orphelins. Ils se sont investis dans les nouveaux Etats. Le nationalisme et l’islamisme en sont nés, également en réaction à la colonisation occidentale, au Proche-Orient, en Egypte et au Maghreb. Le réformisme libéral a été oublié et remplacé par un islam nationaliste, anti-occidental et, par conséquent, hostile à la philosophie des Lumières, voire à tout progrès. La révolution khomeyniste, en 1979, n’a rien arrangé en proposant une version politique et extrémiste d’un islam anti-occidental.

Un des fondements de l’islam est la oumma, la communauté des croyants. Je constate qu’aucun Etat musulman ne s’insurge contre la destruction des Ouïghours musulmans par le gouvernement chinois. Où est passée la solidarité ?

Pour moi, la oumma va au-delà des musulmans : elle englobe l’humanité entière. Je m’insurge contre toute injustice, fut-elle perpétrée contre des musulmans ou des non-musulmans. Dans les faits, les dirigeants des pays musulmans ne recourent au concept de oumma que lorsque cela les arrange. Le gouvernement turc, par exemple, se veut le protecteur des musulmans de France qui ne lui demandent rien de tel, mais il est silencieux sur le sort des Ouïghours qui sont à la fois musulmans et de culture turque. Quant aux dirigeants saoudiens qui sont les protecteurs des lieux saints, ils utilisent les bénéfices des pèlerinages à La Mecque pour acheter un tableau attribué à Léonard de Vinci [un portrait du Christ, Salvator Mundi, acquis en 2017 pour 450 mil- lions de dollars par le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane].

Vous vous réclamez du soufisme, mouvement mystique, contemplatif et méditatif, qui a toujours été populaire en Occident. Est-ce le véritable islam ?

L’islam, disait l’islamologue algérien Mohammed Arkoun, est ce que les musulmans en font. Dans leur relation avec Dieu, les musulmans ont toujours utilisé le chemin du soufisme, particulièrement au Maghreb, en Afrique et en Inde. C’est vrai que le soufisme rassure les Occidentaux, à juste titre : c’est un islam ouvert sur le monde, qui dialogue avec les autres religions, une démarche d’amélioration personnelle, donc universelle.

L’islam, écrivez-vous, n’est pas une identité, mais une part de l’identité des musulmans. En d’autres termes, on est toujours musulman et autre chose, dans votre cas, de culture berbère et française.

Les Occidentaux ont, le plus souvent, une vision simplifiée de l’islam. Par exemple en France, on confond musulman et Arabe, parce que la plupart des musulmans de France viennent du Maghreb. Mais aux Etats-Unis, on confond plutôt musulman et Pakistanais ou Bangladais. Ce regard réducteur est un héritage de la colonisation. Au Maghreb, les Français ont décidé que toute la population était arabe, ce qui est faux : je suis berbère [un groupe ethnique originaire d’Afrique du Nord], pas arabe, et dans ma famille, on parle le berbère. Notre identité est donc multiple. Se définir uniquement par l’islam est un fantasme de déracinés, aggravé chez les jeunes par l’acculturation. Dans ma mosquée, j’invite ces jeunes à redécouvrir leurs origines, à se reconnaître à la fois comme français, musulman, arabe ou berbère ou sénégalais : tout à la fois. C’est du travail !


Mon islam, ma liberté
de Kahina Bahloul, Albin Michel, 2021.


Entretien publié dans le numéro de juin 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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