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“Saint Laurent”, souvenirs griffés d’une légende

Quand il s’attaque à la couture, il arrive au cinéma français de radoter. En 2009, deux films sur Coco Chanel, Coco avant Chanel d’Anne Fontaine et Coco Chanel et Igor Stravinsky de Jan Kounen. En janvier, Jalil Lespert a sorti Yves Saint Laurent et le Saint Laurent de Bertrand Bonello est en compétition au festival de Cannes, trois ans après L’Appolonide, souvenir de la maison close.

Le film de Lespert, avec Pierre Niney dans le rôle titre, était la version officielle et autorisée par Pierre Bergé (qui apparaît dans le film sous les traits de Guillaume Gallienne), ancien compagnon du grand couturier. L’homme d’affaires s’est opposé avec virulence au projet de Bertrand Bonello (lire l’article d’Emmanuel Burdeau sur Mediapart à ce sujet). L’équipe du film n’a donc eu aucun accès aux archives de la fondation Saint Laurent. Le travail fut titanesque pour reconstruire les ateliers de couture et recréer les célèbres collections.

Bertrand Bonello a fait un film contre le modèle traditionnel du biopic, genre où les Américains excellent et les Français beaucoup moins. Saint Laurent se concentre sur la décennie 1965-1976, années sombres qui glissent où l’artiste glisse vers l’autodestruction et années de formidable créativité. C’est en 1965 que le couturier invente le smoking au féminin. Dans le rôle titre, Gaspard Ulliel peut espérer recevoir le prix d’interprétation masculine samedi soir. Il est accompagné par Jérémie Renier en Pierre Bergé, Amira Cazar, une pointe de Léa Seydoux en Loulou de la Falaise et Louis Garrel dans le rôle de l’amant Jacques de Bascher. Bertrand Bonello le cinéphile a aussi fait appel à Dominique Sanda ou Helmut Berger, qui interprète l’artiste vieillissant. Il paraît que Saint Laurent regardait en boucle Les Damnés de Visconti (1969) à la fin de sa vie.

“Plutôt que de montrer comment il devient Yves Saint Laurent, je m’attache à monter ce qu’il lui en coûte, tous les jours de l’être”, a expliqué le réalisateur. D’une commande des frères Altmayer, Bertrand Bonello livre sa vision très personnelle du créateur, il en fait un objet de fantasme sans chercher à l’expliquer. Un film de pure mise en scène. Bonello ne propose donc pas le “bal des sosies”, (on ne verra pas l’égérie Catherine Deneuve, ni Karl Lagerfeld), il veut faire coexister un souci documentaire, notamment dans les ateliers, et des constructions romanesques. Le réalisateur met en image des “impressions”, au sens picturale du terme et comme une marque laissée par YSL dans l’esprit de Bonello. La construction du film est proustienne, les souvenirs confus s’entremêlent, alternant crises et créativité. Le réalisateur brode à partir de l’images publique de Saint Laurent, en projetant la fiction sur les photographies iconiques de l’homme.

Le film est placé sous le haut patronage d’Andy Warhol. Ses lettres, sa voix et sa série de portraits du couturier, réalisée à partir de polaroïds de l’artiste, ponctuent les séquences. Le film de Bertrand Bonello n’est qu’une nouvelle déclinaison artistique du mythe. Les scènes parmi les plus réussies sont celles qui recréent les photographies d’Helmut Newton, prises en 1975, ou celles de Jean-Loup Sieff en 1971.

Pendant 2h30, les atmosphères se succèdent sur une bande son superbe et avec un très grand soucis esthétique à défaut d’une véritable narration. L’image est très belle, filmée en 35 mm. Pour Bonello, il était “impensable de faire autrement. Cette douceur, cette texture, sont impossibles à rendre dans un univers purement numérique”. On connait la célèbre phrase de Saint Laurent : “Les modes passent, le style est éternel. La mode est futile, le style pas.” Du style, Bertrand Bonello n’en manque pas, sans pour autant que ses univers soient hermétiques au grand public.

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