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Séisme à Port-au-Prince : l’appel à l’aide des Haïtiens de New York

Dans l’inquiétude et avec très peu de nouvelles de leurs proches, les Haïtiens de New York se mobilisent pour aider leurs familles touchées par le séisme de magnitude 7 qui a secoué leur pays mardi en fin d’après-midi. Au nom de la solidarité, ils appellent la communauté internationale à venir en aide à une des nations les plus pauvres de la planète. Reportage à Brooklyn.

Le visage marqué par l’inquiétude et l’impatience, elle attend dehors, en serrant fort son café chaud. À l’intérieur, l’endroit est bondé. Et ce n’est pas le froid qui va la faire partir. C’est ici, au studio de Radio Soleil, « la voix de la communauté haïtienne » de New York, que Phara Moranjean est venue voir si quelqu’un pouvait lui donner des nouvelles de sa famille. « Je suis très inquiète, livre-t-elle le ton vacillant. Je n’ai aucune nouvelle, j’aimerais juste savoir si mes proches sont en vie ou non. Ma mère s’est rendue il y a peu à Port-au-Prince pour passer les fêtes avec mon père et mon frère. Je ne savais pas quoi faire, alors après avoir regardé la télévison pour tenter d’apercevoir des gens que je connais, je suis venue ici. »

Comme cette infirmière de 34 ans, un grand nombre de Haïtiens résidant à New York sont venus s’informer, discuter, ou échanger leurs sentiments et espoirs dans cette station de radio située sur Nostrand Avenue, dans le quartier de Flatbush (Brooklyn). Et Ricot Dupuy, le propriétaire, les voit défiler depuis hier 18 h, heure à laquelle les images du tremblement de terre à Haïti sont apparues sur les écrans de télévision américains. « Radio Soleil est le lien de la communauté haïtienne, explique-t-il. Nous l’accompagnons au jour le jour, et plus particulièrement dans ce genre de situation. Les gens viennent ici depuis hier soir pour avoir des informations peut-être pas encore rendues publiques sur la situation à Haïti. » Réceptionnant également un nombre d’appels téléphoniques incalculable, l’homme n’a d’ailleurs pas eu le temps de dormir et a veillé tout seul toute la nuit. « Je n’ai eu qu’une seule heure de repos », s’exclame-t-il. Concernant les réponses potentielles à toutes les questions qui fusent de part et d’autres, des membres de la communauté haïtienne ou bien des journalistes, Ricot Dupuy s’avoue impuissant : « c’est parfois très frustrant parce que les gens appellent en espérant avoir des nouvelles de leurs proches, mais à vrai dire je n’ai eu qu’un seule seule personne d’Haïti qui m’a informé sur l’état du désastre. Port-au-Prince est sous les décombres et les gens meurent sous les décombres. Voilà ce que je suis seulement obligé de répondre. »

L’un deux, Franz Chardonnet, chauffeur de bus scolaire, immigré aux États-Unis depuis 15 ans, sait par évidence que les membres de sa famille habitant à Carrefour, soit à 5 km de l’épicentre du séisme, ont perdu leur maison et il n’espère plus que le « moins pire ». Il a même vécu le tremblement le plus important à Haïti depuis 250 ans, presque en direct : « Peu avant 17 h, environ 10 minutes avant, raconte-t-il, j’ai eu une amie d’Haïti au téléphone. Elle était alors à l’école et tout semblait normal. Une heure plus tard, j’entendais les premiers flashs spéciaux venant de ma télévision. Je me suis dit qu’à quelques instants près, j’aurais pu entendre de mes propres oreilles la catastrophe. Cela m’a scotché. » Il a par la suite retenté un appel téléphonique, mais sans succès.

Alors avant de retenter sa chance dans les prochaines heures, il prie, tout comme Phara Moranjean qui « sait que tôt où tard, son frère va appeler ». « Il appelle tout le temps pour donner des nouvelles, informe-t-elle. Il le fera dès qu’il le peut. Pour l’instant, Dieu seul peut me donner du courage pour surmonter ce genre de choses. » Lorsque par miracle le téléphone retentit, certains ont de bonnes nouvelles. Ricot Dupuy a appris d’une amie de Montréal que ses tantes, cousins et cousines étaient rescapés. Mais d’autres ont moins de chance. Léa, qui travaille au restaurant Rehoboth sur Nostrand Avenue, a, la nuit dernière à 2 h du matin, eu un appel de sa meilleure amie, dont la mère était décédée, et qui venait chercher un peu de réconfort.

« L’heure est à la mobilisation »

Si les communications téléphoniques avec Haïti sont quasi impossibles, dans les rues du quartier de Flatbush, à Brooklyn, on s’active avec conviction dans un même effort collectif. Outre les regroupements informatifs à Radio Soleil, les gens parlent de récolter des vivres, des médicaments, de l’argent ou même d’envoyer eux-mêmes de l’eau potable à la population haïtienne. Les victimes du séisme à Port-au-Prince en sont en effet privés et les pillages en tout genre ont déjà commencé. Alors, à Lea, un peu pessimiste, qui dit : « Les gens ont besoin d’aide, mais vous savez…Haïti… », Demande Delias, le propriétaire d’un magasin d’articles alimentaires haïtien répond : « Je vais commencer ce soir une récolte et mettre tout en œuvre pour l’envoyer rapidement ».

Herold Dasque, un administrateur et animateur d’une émission musicale et culturelle sur Radio Soleil, lui, « crie à l’aide » pour son pays. « C’est un désastre national pour Haïti, ajoute-t-il, mais la communauté internationale doit se sentir concernée et se mobiliser franchement. Ce désastre doit affecter le monde entier. » Et depuis les encourageantes déclarations du président américain Barack Obama garantissant une aide massive en provenance des États-unis, l’engouement instinctif des exilés haïtiens de Brooklyn est repris en cœur. Jean Victor, un musicien, parle virulemment de la catastrophe naturelle qui touche aujourd’hui son pays d’origine et des problèmes qui existaient déjà avant. « J’amènerais bien Barack Obama par le bras à Haïti s’il le fallait, lance-t-il d’un ton pas si ironique. Nous sommes choqués et attristés, mais nous allons regrouper nos forces pour venir en aide à notre peuple. » L’homme, vêtu aux couleurs bleu-blanc-rouge d’Haïti, n’a pas eu la force de se rendre à son travail et a dû s’excuser auprès de son patron. « Ni mon cœur, ni mon esprit n’y étaient, livre-t-il chaudement. Ils sont là bas, auprès de ma famille que je n’arrive pas à joindre par les moyens technologiques et dont je sais que certains membres sont décédés. »

Dans la confusion liée au drame, Franz Chardonnet évoque justement brièvement les problèmes politiques qui sévissent dans son pays. « Je souhaite que la communauté internationale prenne ce désastre en main, explique-t-il, mais qu’elle intervienne directement. Haïti est un pays extrêmement pauvre et la corruption y est monnaie courante. Je préfère que les pays riches se réunissent dans un même effort, qu’ils se déplacent plutôt que d’envoyer de l’argent au gouvernement haïtien. » Une déclaration et un avis que, au vu de la situation et de la nécessité d’une aide rapide, Herold Dasque respecte, mais préfère garder pour plus tard. « Ce n’est pas le moment de faire de la politique, clame-t-il. L’heure est à la mobilisation générale et au sauvetage des victimes. »

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