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SNCF : la France indemnise les victimes américaines de la Shoah

Après des mois de négociations et des menaces de priver la SNCF de contrats aux Etats-Unis, Paris va verser 60 millions de dollars aux Américains transportés vers les camps de la mort durant la Deuxième Guerre mondiale.

Cet accord met fin à quatorze ans de polémiques aux Etats-Unis autour du rôle de la SNCF dans la déportation des juifs. Depuis 2000, la SNCF, qui souhaite se positionner sur le marché américain du train à grande vitesse, a régulièrement été l’objet de vives critiques quant à son rôle pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le régime nazi a déporté 76 000 juifs dans des wagons de marchandises de la SNCF réquisitionnés par Vichy à travers le pays et vers les camps d’extermination entre 1942 et 1944. Environ 3 000 d’entre eux ont survécu, selon le groupe ferroviaire.

Une pétition lancée par Leo Bretholz, qui en 1942 avait réussi à s’échapper d’un train de déportés pour Auschwitz, avait notamment recueilli plus de 160 000 signatures. Ce dernier, décédé aujourd’hui, était l’un des chefs de file d’une bataille à l’encontre du groupe ferroviaire français.

Point d’orgue de sa lutte pour la reconnaissance du rôle de la SNCF dans la Shoah, les auditions parlementaires empreintes d’émotion en mars dernier dans le Maryland, où d’anciens déportés et leurs familles avaient témoigné devant la commission de la fiscalité du parlement du Maryland

Un enjeu économique à plusieurs milliards de dollars

Cette affaire sensible a failli priver la SNCF de contrats aux Etats-Unis. L’Etat du Maryland voulait demander, avant de renoncer, au groupe ferroviaire français d’indemniser les victimes de la Shoah avant de postuler à un contrat. Les deux gouvernements étaient donc désireux de boucler rapidement leurs discussions, entamées formellement depuis février, pour notamment couper l’herbe sous le pied à diverses initiatives lancées au niveau local. Cet accord “devrait désormais permettre à la SNCF de postuler à des appels d’offre dans le Maryland”, a souligné Stuart Eizenstat, le conseiller spécial du secrétaire d’Etat américain John Kerry.

La filiale de la SNCF Keolis a d’ailleurs bien été retenue cet été parmi quatre consortiums pour postuler à la création et l’exploitation d’une ligne ferroviaire de 25 kilomètres, dans le cadre d’un contrat de 3 milliards de dollars. Le président de SNCF America Alain Leray a salué vendredi l’accord, dans lequel il voit une “conclusion bienvenue pour tous ceux qui partageaient l’objectif d’obtenir une indemnisation pour les victimes et leurs familles”. L’accord conclu entre les autorités françaises et américaines devrait aussi mettre fin à des initiatives en Californie et dans la banlieue de Washington, similaires à celle menée dans le Maryland.

Pour rappel, le président de la SNCF, Guillaume Pépy était déjà venu s’excuser en Floride en 2010 des conséquences des actes de la SNCF dans l’optique de remporter un contrat de ligne à haute vitesse entre Orlando et Tampa, depuis abandonné.

La SNCF “pas responsable”

Comme le prévoit l’accord, chaque déporté survivant devrait ainsi recevoir environ 100 000 dollars, tandis que leurs conjoints ou leurs descendants pourront prétendre à plusieurs dizaines de milliers de dollars, selon les négociateurs. En contrepartie, les Etats-Unis se sont engagés à défendre l’immunité de juridiction dont bénéficient les entreprises étrangères sur leur sol, qui les protège de toute poursuite judiciaire ou d’autres formes d’action, selon l’ambassadrice française aux Droits de l’homme, Patrizianna Sparacino-Thiellay. Le sénateur démocrate Charles Schumer avait demandé en 2013 au Congrès de réformer cette loi pour pouvoir traduire la SNCF devant les tribunaux américains sur ce dossier.

Les mesures d’indemnisation concernent tous les non Français, dont beaucoup d’Américains, qui se trouvaient en France entre 1942 et 1944 et ont été victimes de la Shoah, transportés par bus et par train vers les camps de la mort.

Ces victimes ne remplissaient pas les critères français de réparation, soit parce qu’elles avaient émigré, soit parce qu’elles étaient arrivées sur le sol français après le 1er septembre 1939, date du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. “La SNCF n’a jamais été tenue pour responsable de la déportation. Elle a été un instrument de la déportation. (…) c’est de la responsabilité des autorités françaises” d’en assumer les conséquences, a souligné la diplomate française. Par conséquent l’entreprise publique SNCF “n’est pas partie aux discussions ni dans la mise en œuvre” de l’accord.

L’association Coalition for Holocaust rail justice, qui a soutenu toutes les actions contre la SNCF, a “salué” cet accord, fruit de “14 années d’efforts”, tout en estimant qu’il était “un important aveu par la SNCF et le gouvernement français qu’ils ont été complices des atrocités de l’Holocauste”. “La SNCF était payée par tête, par kilomètre pour transporter des juifs” et a “refusé d’assumer la responsabilité de ses actions et d’apporter aux survivants justice ou réparations”, dénonce l’association.

L’accord entrera en vigueur quand le Parlement français l’aura validé sous forme d’amendement à la loi de 1948. Aux Etats-Unis, il s’agit d’un “executive order” qui n’a pas besoin d’être validé par le Congrès. Le négociateur américain a dit “espérer” que l’accord soit approuvé en France “très bientôt”.

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