Love Story

Sur la route (de l’Elysée) : Jacques Chirac en Amérique

Avant d’être président de la République, Jacques Chirac était un vagabond dans l’Amérique des années 1950. C’est du moins ce qu’il aimait à dire.
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Jacques Chirac dans son bureau présidentiel à l’Elysée, en 1996. © AFP

Jacques Chirac, décédé le 26 septembre dernier, était un ami de l’Amérique ; il le répétait à qui voulait l’entendre. Comme au président Bill Clinton, qu’il rencontre à Washington en 1995, moins d’un mois après son élection : « Il y a un peu plus de quarante ans, quand je travaillais comme soda jerk dans le restaurant Howard Johnson, je ne pensais pas qu’un jour je serais à la Maison Blanche aux côtés du président des Etats-Unis. »

Jacques Chirac ressassait ses souvenirs américains comme une chanson. Ses success stories et ses récits de vagabondage lui donnaient un caractère accessible, proche du peuple, familier de l’Amérique ; il s’en servait comme d’une arme politique. Au magazine Time, qui l’interroge en 2003 sur son refus de suivre George W. Bush en Irak et son anti-américanisme supposé, il réplique : « Je connais mieux les Etats-Unis que la plupart des Français et j’aime beaucoup les Etats-Unis. Je m’y suis fait beaucoup de très bons amis et je m’y sens bien. »

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Jacques Chirac dans le port de New York, 1953.

Chirac est tombé amoureux des Etats-Unis en 1953. Il a vingt ans et termine sa deuxième année à Sciences-Po à Paris lorsqu’il obtient une bourse pour assister à la session d’été de la prestigieuse Harvard Business School. Il embarque avec deux camarades sur un paquebot grec : la traversée, dans une cabine de dernière classe située « juste au-dessus de la salle des machines », est « épouvantable », se souviendra Chirac dans ses mémoires.

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Dans les bas-fonds de Harvard

Pour gagner sa vie à Cambridge, le futur président de la République fait la plonge ! Il travaille de nuit au sous-sol d’un restaurant sur Harvard Square, sur le campus de l’université, avant d’être promu « garçon-serveur ». Derrière le comptoir dans son uniforme blanc, il sert des cheeseburgers, des turkey sandwiches et des banana splits ! Pendant son temps libre, il donne des cours de français et fait la rencontre d’une jeune fille de bonne famille originaire de Caroline du Sud, Florence Herlihy. Elle conduit une Cadillac blanche décapotable et l’appelle honey child ; ils veulent se fiancer.

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Jacques Chirac (à droite) à Harvard, 1953.

Leur romance durera le temps d’un été. Jacques est déjà promis à Bernadette Chodron de Courcel – il l’épousera en 1956 – et ses parents sont « horrifiés » à l’idée d’avoir une belle-fille américaine ! Le couple se séparera et Chirac prendra la route avec un ami en direction de la Californie, en voiture, puis en stop. A peine arrivé à San Francisco, Chirac s’improvise chauffeur et conduit jusque Dallas la veuve d’un pétrolier texan, « une vieille dame affable et distinguée ». Le jeune homme manque de se faire arrêter pour vol, un malentendu qu’il résout avec sa passagère et la police locale, et embraye vers la Louisiane.

La Louisiane, une révélation

« A La Nouvelle-Orléans, c’est une ville de rêve qui nous attend », se souviendra Chirac. « Nous tombons instantanément amoureux de cette ville, où nous passons des nuits entières à écouter du jazz, Cab Calloway et tant d’autres, dans le quartier français. » Dans ses mémoires, il ne dit rien de ses cours à Harvard ou de son séjour en Californie, mais s’épanche longuement sur la Louisiane. Il remonte le Mississippi, traverse « des forêts magnifiques aux arbres couverts de mousse blanche » et découvre « des villages, le long du fleuve, où les personnes âgées de plus de cinquante ans ne s’expriment encore que dans notre langue ».

Avant de rentrer à Paris, Chirac écrit à Bernadette, avec qui il se fiancera en octobre 1953. Il évoque dans sa lettre « le désert de l’Arizona et ses cactus, les champs de pétrole et les plantations de coton du Texas […], la côte du golfe du Mexique, les forêts du Mississippi et de Géorgie, le tabac des deux Carolines et de la Virginie ». Il n’en dit rien dans son mémoires, mais il est impressionné par Washington D.C. « C’est probablement la plus belle ville des Etats-Unis sinon la plus moderne : moins industrielle que Chicago, moins luxueuse que Los Angeles, moins colonisée que La Nouvelle-Orléans, moins affairée que New York. »

Chirac retournera en Louisiane en 1954 et consacrera sa thèse de fin d’études au port de La Nouvelle-Orléans. Pendant deux mois, confie-t-il à son biographe, l’essayiste Franz-Olivier Giesbert, il interroge les notables de la ville, se mêle au dockers, écoute, regarde, prend des notes et amasse « des centaines de photographies » et « des kilos de documentation ». Il notera le potentiel économique de la région et, cinquante ans avant l’ouragan Katrina, s’alarmera de « l’état de précarité des digues » censées protéger La Nouvelle-Orléans.

Le rêve américain de Jacques Chirac

Pour financer ses recherches en Louisiane – qui lui vaudront un article en première page du Times-Picayune –, le jeune Jacques conduit un taxi. C’est du moins ce que dit la légende ! Selon une interview donnée à CNN, il aurait aussi travaillé comme conducteur de chariot élévateur à la brasserie Budweiser de St. Louis. Mythe ou réalité ? Un peu des deux, selon son biographe. « L’ancien enfant gâté […] aime dire qu’il a connu la sueur du bout du monde et qu’il s’est, lui aussi, battu les flancs pour une bouchée de pain. »

Selon son ancien conseiller diplomatique à Matignon, interviewé par le journaliste Vincent Nouzille, Jacques Chirac « a raconté ses aventures de jeunesses aux Etats-Unis devant presque tous ses interlocuteurs américains, qui étaient à chaque fois aux anges. Il a parfaitement su orchestrer à ses début cette image d’américanophile. »

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