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Tomboy, le sexe sans contrefaçon selon Céline Sciamma

Avec Tomboy, son deuxième film en salles le 16 novembre au Film Forum de New York, la réalisatrice Céline Sciamma traite de sexualité trouble du point de vue de l’enfant. Entretien.

France-Amérique : “Tomboy” signifie “garçon manqué” en anglais. Dans le cas de Laure, le personnage principal, peut-on encore parler de garçon manqué ou d’androgynie ?

Céline Sciamma : L’expression “garçon manqué” me gêne un peu parce qu’elle contient une notion d’échec. Pour moi, le film est plus positif que ne le laisse entendre cette expression. L’actrice principale, Zoé Héran, est une petite fille à l’incroyable physique androgyne. La qualité de son physique lui permet facilement de passer pour un petit garçon aux yeux du spectateur. L’androgynie est une question de traits, de visage. Garçon manqué, c’est plus une question d’attitude. Dans Tomboy, Laure est les deux à la fois.

Vous filmiez déjà l’âge tendre dans La naissance des pieuvres. Qu’est-ce qui vous attire à cette période de la vie ?

En tant que jeune cinéaste, je suis particulièrement attachée aux parcours de jeunesse. L’enfance est une période passionnante quand on s’intéresse à l’ambiguïté de l’identité sexuelle et des sentiments. C’est aussi un territoire de fiction très fort. Il y a d’ailleurs une vraie tradition de cinéma d’enfance en France. Mais on attend trop souvent des films d’enfants qu’ils soient enfantins ,selon l’imagerie classique du petit garçon ou de la petite fille. L’enfant portera les cheveux courts et crachera par terre, prêt à se battre. Ou bien il sera affublé de boucles, de petites robes de princesse et jouera à la poupée. Laure échappe à ce déterminisme.

Le thème de l’identité sexuelle est souvent traité au cinéma chez les adolescents. Il est assez inédit en revanche chez les préadolescents. Pourquoi ?

C’est assez compliqué légalement et pratiquement. Et puis il y a des tabous autour de l’enfance. J’ai choisi l’enfance car elle permettait un traitement inédit, de la différence de sexe par le jeu. Sa psychologie d’enfant permet au geste de Laure de passer pour un déguisement, pour quelque chose de ludique. de presque inoffensif. Chez l’adolescent, on parlerait tout de suite de travestissement. Je n’ai pas voulu faire dans le déterminisme ou la psychologie. J’aime l’idée que le film soit ouvert et pas dogmatique. Chacun peut y lire ce qu’il veut. Pour certains spectateurs, Laure est dans une problématique identitaire qui va la suivre toute sa vie. Pour d’autres, ce déguisement est juste un jeu estival. C’est un film ouvert à l’interprétation de chacun…

La pression des parents est assez angoissante…

A travers eux ce sont les codes sociaux qui sont critiqués. Par exemple, quand la maman insiste pour que la petite porte une jupe pour investir les codes féminins assignés aux femmes et aux petites filles. La pression sociologique des parents engendre une grande tension chez l’enfant qui va tout tenter pour préserver son secret. Le film se transforme alors en une sorte de thriller intérieur, avec la peur pour Laure et le spectateur qui s’identifie à elle d’être découvert, comme dans la scène de la pause pipi ou pendant la baignade.

Le sujet a déjà été traité avec Ma vie en rose d’Alain Berliner (1997), un garçon qui voulait être une fille. Dans Bily Elliot, le thème de l’homosexualité chez l’enfant est aussi abordé. Il est beaucoup plus rare dans le cas d’une fille qui se prend pour un garçon.

C’est plus rare et ce n’est pas la même histoire. En se faisant passer pour un garçon, Laure accède au groupe des forts, au collectif. Elle endosse cette identité masculine avec bonheur. Elle l’autorise à cracher par terre, à jouer au foot et enlever son T-shirt. Il y a quelque chose d’épanouissant en étant un garçon. Les filles peuvent faire beaucoup moins de choses. C’est cette expérience de la liberté inclue dans le foot, dans les balades et les jeux, qui lui donne le courage d’aller si loin dans la supercherie. Jusqu’à se fabriquer un petit pénis en pâte à modeler pour pouvoir aller se baigner avec les autres. Un petit garçon qui rejoint le groupe des filles rejoint seulement le groupe des opprimés.

Tomboy est-il un film féministe ?

Oui, au sens où il déconstruit les stéréotypes et au sens où Laure fait fi des déterminants biologiques. Le film parle en fait beaucoup du monde des petits garçons. Parce que ce sont les premiers qui sont soumis à l’injonction de virilité. Les hommes s’identifient d’ailleurs beaucoup au personnage de Laure. Ils se souviennent de cette pression du masculin qui existe d’abord à l’endroit des garçons. Tomboy est de fait un film féministe et politique. Il ne concerne pas uniquement le féminin. Pour moi, le féminisme est une cause mixte. Ce n’est pas défendre uniquement le droit des femmes mais défendre l’égalité des deux sexes. Dénoncer la pression du masculin sur les garçons, c’est aussi un combat féministe !

Bande-annonce

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