Entretien

« Tout est fait dans la société pour que les femmes se soumettent »

Philosophe féministe et professeure adjointe à Yale, Manon Garcia a récemment publié en anglais son essai On ne naît pas soumise, on le devient. Installée aux Etats-Unis après sa thèse de doctorat, soutenue à la Sorbonne en 2017, elle parle des différences d'approche des questions féministes en France et aux Etats-Unis et de l’influence sur son travail de la pensée de Simone de Beauvoir.
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Manon Garcia. © Antonin Weber/Hans Lucas

France-Amérique : Pourquoi étudier la soumission ?

Manon Garcia : Les théoriciennes féministes ont travaillé sur beaucoup de thèmes très importants pour comprendre la domination exercée par les hommes sur les femmes. Mais très peu a été écrit sur la façon dont les femmes vivent cette domination et sur le rôle qu’elles peuvent parfois jouer dans sa perpétuation. Cela s’explique facilement – les féministes ne veulent pas avoir l’air de blâmer les femmes pour l’oppression qui est la leur.

Votre livre s’appuie sur la philosophie de Simone de Beauvoir. Quel chemin original nous montre-t-elle pour étudier la soumission ?

En général, quand on pense à la soumission, on imagine que c’est une forme de renoncement à la liberté. On a cette idée en tête que les hommes – et les femmes – sont nés libres et que, par conséquent, s’ils ne le sont plus, c’est qu’ils ont dû renoncer à cette liberté originelle. Or la philosophie beauvoirienne de la liberté nous permet de comprendre que la liberté n’est pas quelque chose que l’on a, mais quelque chose que l’on conquiert – ou non – et que la situation sociale dans laquelle on est rend plus ou moins difficile de conquérir cette liberté. Elle aide à comprendre pourquoi la liberté est plus coûteuse pour les femmes que pour les hommes et pourquoi la soumission peut apparaître comme une voie plus facile et moins coûteuse pour les femmes que la liberté.

Qu’est-ce que la théorie de la situation et pourquoi est-ce un outil intéressant pour mettre au jour les processus de soumission des femmes ?

C’est une question technique mais, en substance, Beauvoir montre que la façon dont on est situé socialement et économiquement façonne les possibilités qui sont les nôtres. Cela paraît un peu évident dit comme cela, mais c’est en réalité assez profond parce que cela permet de comprendre que l’on a ce qu’elle appelle des « destins » sociaux : quand on est dans une certaine situation, on est censé avoir un certain type de vie. Et la situation des femmes est qu’elles sont destinées à se soumettre aux hommes. Cela ne veut pas dire qu’elles n’ont pas d’autres possibilités, mais que tout est fait dans la société pour qu’elles se soumettent.

La soumission peut-elle être choisie ?

La question est plutôt de savoir si on peut la refuser ! Comme la soumission est présentée aux femmes comme leur destinée, il est difficile de s’y opposer. On peut s’efforcer de se soumettre le moins possible, mais l’éducation, la société, tout est fait pour donner aux femmes le goût de la soumission et pour les convaincre qu’être une « vraie femme » passe par des pratiques de soumission.

Pourquoi, selon vous, Simone de Beauvoir est-elle plus reconnue comme philosophe aux Etats-Unis qu’en France ?

Il y a plusieurs raisons. La première, c’est que Sartre et Beauvoir sont infiniment moins connus en tant qu’intellectuels et en tant que personnages aux Etats-Unis qu’en France. Par conséquent, la réception de leur œuvre est moins obscurcie par les fantasmes et les représentations sur leur vie, leurs aventures, etc. Par ailleurs, Beauvoir, de son vivant, était une figure moins imposante – quoique présente – dans le paysage intellectuel américain que français, donc elle a moins fait l’objet d’attaques des théoriciennes féministes. Enfin, et c’est sans doute l’explication la plus importante, les philosophes américaines ont fait un énorme travail de remise en cause des préjugés sexistes de la discipline depuis 50 ans et cela a pour effet que l’apport des femmes philosophes, celui de Beauvoir au premier chef, est moins effacé qu’il ne l’est en France.

Pourquoi êtes-vous partie enseigner aux Etats-Unis ?

Initialement, je suis partie aux Etats-Unis pour travailler sur Beauvoir parce qu’il n’y avait pas de chercheuse sur Beauvoir en philosophie en France et que j’avais besoin d’être guidée dans mes recherches. C’est un peu paradoxal d’ailleurs ! Et puis de fil en aiguille, je suis restée, notamment parce que la philosophie féministe est reconnue comme un champ à part entière de la philosophie aux Etats-Unis et que donc mon travail était immédiatement pris au sérieux – ce qui veut dire que j’ai eu plus facilement accès à des financements, des postes, etc.

Votre livre s’achève sur la période actuelle et la question du consentement. Se pose-t-elle différemment en France et aux Etats-Unis ?

Oui, elle se pose de manière différente, principalement pour des raisons culturelles. Le mythe de la galanterie à la française mais aussi l’héritage politique des libertins du XVIIIe siècle font qu’on a en France cette idée que le commerce des sexes est harmonieux et n’a rien de politique. On vit dans le mythe que les rapports amoureux relèvent d’une sphère privée qui ne serait pas traversée par des rapports de pouvoir. Même quand on pense le viol, on a tendance à croire – alors que toutes les statistiques montrent le contraire – qu’il s’agit d’un acte qui arrive entre inconnus, dans des lieux publics. Or penser le consentement sexuel, c’est penser la façon dont l’intime est traversé par des normes sociales, par des rapports de pouvoir inégalitaires. C’est comprendre, comme le clament les féministes depuis des décennies, que le privé est politique. Et ça, ça heurte beaucoup de Français, ce qui explique que les réflexions sur le consentement sexuel soient si balbutiantes en France.

La version américaine de votre livre est-elle différente de la française et pourquoi avez-vous fait le choix de le traduire vous-même ?

Initialement, j’ai choisi de traduire le livre moi-même parce que cela me semblait être la meilleure façon de m’assurer que ma pensée ne serait pas trahie ou adaptée. Mais très vite, en relisant les premières pages traduites, j’ai pris conscience du fait que la façon dont j’écris en français est différente de la façon dont j’écris en anglais (quand j’écris directement en anglais) parce que le style universitaire français est radicalement différent de celui des pays anglophones. Qui plus est, beaucoup de références culturelles et intellectuelles sont évidentes pour un lectorat français, beaucoup moins pour un lectorat anglophone. Ne serait-ce que le titre du livre par exemple : la référence à Beauvoir [La citation « On ne naît pas femme : on le devient » – One is not born, but rather becomes, a woman – est tirée de son célèbre essai philosophique Le Deuxième Sexe, publié en 1949.] est évidente en France ; aux Etats-Unis elle ne l’est pas ! Par conséquent, je me suis retrouvée à changer en profondeur la façon dont le livre était écrit.


On ne naît pas soumise, on le devient
de Manon Garcia, Flammarion, 2018.


Entretien publié dans le numéro de mai 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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